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Vendredi 10 mars 2006
Engagé depuis de longues années dans le dialogue inter-religieux, l'affaire des caricatures m'a profondément ému. A cause du décalage surréaliste entre un événement anodin - la publication de quelques caricatures - et la violence déchaînée dans un monde musulman déjà effervescent.

Mais aussi à cause du vide laissé par les commentaires entendus ou lus dans les médias juste après ces événements. L'impression désagréable qu'on était impuissant à répondre de façon claire à une surenchère d'arguments qui s'opposaient sans jamais pouvoir trouver un terrain d'entente. Et qu'on ne viendrait pas à bout de cette question tant qu'on en aurait pas décelé tous les enjeux.

Le sentiment enfin qu'on n'avait pas le droit de rester simplement spectateur, par gêne ou par crainte, que la situation appelait des positions claires, l'adhésion à des valeurs certaines, en actes et non seulement en principe, dans le respect de l'identité et de la parole d'autrui.

J'ai donc écrit cet article que je mets en ligne afin que chacun puisse y réagir. J'espère qu'il aidera à clarifier la réflexion et à apaiser les esprits.



Pour en finir avec « les caricatures »

27 février 2006


S'agissant de l'affaire des « 
caricatures de Mahomet » publiées par un journal danois et de la tournure dramatique prises par les réactions violentes et disproportionnées déclenchées dans le monde musulman, plusieurs redressements de perspective s'imposent.


Il est tout d’abord essentiel de procéder à une clarification sémantique sur le terme même de « caricatures du Prophète » dont dépend toute la polémique engendrée à leur propos.

Force est de reconnaître que ces dessins, pour autant qu’ils prennent le trait de la caricature et s’inscrivent donc dans un registre polémique, et bien qu’ils mettent en scène sans contestation possible le visage du fondateur de l’Islam, ne sauraient en aucune façon être assimilés à des « caricatures du prophète Mahomet ». A l’évidence l’intention du dessinateur n’a jamais été de représenter un homme, Mahomet, sous les traits de la dérision ou du ridicule. Encore moins de singer par le biais de son fondateur, la figure centrale d’une religion. Et certainement pas de provoquer l’ensemble des Musulmans en ridiculisant leurs croyances.

Non. L’intention du dessinateur est claire : il s’agit bien d’illustrer l’instrumentation qui est faite de la figure de Mahomet et de ses paroles retranscrites dans le Coran au bénéfice d’une idéologie fondée sur la violence et la destruction. Ce que ces dessins montrent, ce n’est pas Mahomet en tant que personnage historique et figure religieuse, ni un symbole de l’Islam, c’est évidemment le détournement monstrueux de ses propos et de son image par l’islamisme et par les terroristes.

Que ces dessins puissent éventuellement choquer, cela va de soi. Car telle est précisément leur nature : provoquer un choc visuel et sémantique, par un renversement apparent du sens, afin de forcer la réflexion ou la prise de conscience et de révéler le sens caché derrière le sens apparent. De la même manière que l’on a pu ainsi, sur fond de terrorisme islamiste, montrer le visage de Mahomet surplombé d’une bombe pour dénoncer l’absurde usage fait par les intégristes de la figure du prophète, on aurait tout aussi bien pu, sur fond de procès de pédophilie incriminant des prêtres catholiques, ironiser sur les paroles du Christ déclarant : « Laissez venir à moi les petits enfants »…

De la même façon eût-il été probablement choquant à l’époque des croisades ou de l’inquisition de représenter le Christ sous les traits d’un soldat en armure égorgeant des infidèles ou d’un bourreau brûlant des hérétiques. Ceux qui initièrent et justifièrent ces pratiques au nom de la foi chrétienne eurent vraisemblablement condamné tout aussi violemment tout propos prétendant justement dénoncer le scandale et l’inversion des valeurs.

Ce qui est en cause éventuellement dans toute caricature de ce type, c’est le mauvais goût de pseudo amalgames propres à mettre en exergue la perversion symbolique. Mais on ne peut condamner une expression publique à cause de son mauvais goût. Le goût ne tombe pas sous le coup de la loi, sauf si l’opinion exprimée est explicitement diffamatoire ou propre à susciter la haine. A ce titre, ceux qui relativisent ou défendent le droit de caricaturer au nom du principe de la liberté d’expression ont tort. Qui plus est ils se situent sur le même terrain dangereux que ceux qui entendent limiter cette liberté d’expression au nom de principes religieux : celui du jugement de valeurs, au détriment du jugement de réalité.

Ces caricatures ne sont nullement l’expression d’une « opinion » sur Mahomet ou sur l’Islam, pas plus que leur publication ne peut être interprétée a priori comme un parti pris délibéré d’un modèle culturel contre un autre, fondant sa justification sur des « valeurs » que l’on pourrait rapidement qualifier d’occidentales ; lesquelles, déplacées de leur contexte d’origine, pourraient entrer en conflit avec d’autres systèmes culturels. Par un télescopage sémantique, elles ne disent rien de plus que ceci : « Les intégristes musulmans utilisent Mahomet pour justifier le recours à la violence terroriste. » Il ne s’agit pas d’une « opinion », il s’agit d’un « fait », objectif et indiscutable ! Si cela paraît une évidence à la plupart des esprits occidentaux, encore faut-il pour le reconnaître s’autoriser à propos du discours religieux à faire preuve de recul et d’analyse critiques. Et c’est bien là que le bât blesse.

Prendre ces dessins au pied de la lettre, c’est du coup tomber dans le même écueil grossier que celui représenté par le discours intégriste : celui de la littéralité et de l’interdiction du questionnement critique. C’est donner à ces dessins le sens suivant : « Mahomet a tenu des propos violents, donc l’Islam est une religion violente et donc tous les Musulmans sont en puissance des terroristes. » Alors qu’en dénonçant l’extrémisme sur fond d’analyse critique du phénomène et du discours, la caricature dit implicitement le contraire.

Cette clarification amène un second constat et une seconde rectification. Que ces dessins soient à l’origine d’une violente polémique où la confusion des registres et des affects l’emporte sur la clarté des intentions et des arguments, nul ne peut le nier. Si ces dessins ont pu scandaliser, ou s’ils ont pu être utilisés pour nourrir le scandale, c’est justement parce qu’ils illustrent le scandale lui-même de l’islamisme, à savoir la perversion du religieux et l’inversion de ses valeurs fondamentales. Or si c’est la publication de ces caricatures en tant que fait qui provoque le scandale et non ce qu’elles dénoncent par la représentation, c’est bien que leur pouvoir révélateur a été habilement et intentionnellement perverti pour en falsifier le sens. Et que l’accès au sens lui-même est verrouillé par l’interdit de la représentation symbolique comme voie d’accès au sens.

Ces dessins illustrent parfaitement les mécanismes au cœur même de la violence en général, telle que les a analysés René Girard, et de toute forme de violence totalitaire en particulier. C’est à dire comme un processus alimenté par le désir mimétique et la désignation de victimes émissaires. Derrière l’acharnement violent et souvent incompréhensible des terroristes islamistes contre l’Occident, il y a une fascination mimétique et le désir de s’en approprier les symboles bien plus qu’une volonté d’en dénoncer la prétendue décadence. Et les victimes des attentats ou de la vindicte fondamentaliste ne sont rien moins que des victimes émissaires en nombre toujours insuffisant pour satisfaire le désir de vengeance, maintenir symboliquement la cohésion du groupe et forcer l’adversaire à se résoudre à la logique d’appropriation totalisante par la terreur. Dans ce mécanisme il y a une incapacité radicale à poser l’altérité comme fondement du discours entre deux sujets et la réduction de toute altérité à un objet d’appropriation. Le scandale de la violence réside précisément dans l’incapacité de ses auteurs à sortir du cycle ininterrompu du désir et de la vengeance mimétiques.

Le mal-être identitaire des peuples musulmans sur lequel s’appuie l’islamisme pour se propager, sa méfiance à l’égard de la modernité et sa référence constante à un âge d’or de la civilisation musulmane auquel il serait possible de retourner par la l’instauration pleine et entière des lois de la charia et la subordination du politique au religieux, son obsession maladive de toute déviance à ces mêmes lois fantasmée comme l’influence hostile ou agressive d’un adversaire qu’il faut à tout prix détruire, s’inscrivent parfaitement dans cette logique de la perpétuation d’une violence victimaire et du scandale qu’elle constitue.

Le dessin qui provoqua le plus de réprobations illustrant le prophète Mahomet coiffé d’une bombe est sans doute aussi celui qui illustre le mieux ce scandale. En juxtaposant ainsi le visage d’un homme considéré par les croyants comme une figure positive et sacrée et ce symbole de violence barbare qu’est la bombe terroriste, le dessin n’entend pas signifier que Mahomet lui-même fût un instigateur de mort et un prophète du nihilisme, que le Coran comporte ou constitue un encouragement au meurtre, ni que l’Islam soit une religion violente. Il montre au contraire combien il est dangereux et inadmissible d’utiliser une figure religieuse pour justifier le discours et les actes terroristes comme le symbole inamovible d’un sanctuaire à préserver contre toute concurrence identitaire.

La nuance est essentielle. Si ces dessins cristallisent en quelques raccourcis imagés le cœur même du scandale, il est normal qu’ils scandalisent. En revanche, se tromper de cible relève de la confusion, sinon de la falsification intellectuelle, et donc de la manipulation.

A ce propos, il y a lieu de distinguer les intentions et les arguments de ceux qui, au sein du monde musulman, ont pu déclencher la polémique et attiser la rancœur en détournant le sens de ces caricatures, du sentiment généré parmi les Musulmans convoqués à dénoncer le scandale et l’affront.

S’agissant des intentions de quelques imams, qui, six mois après la parution de ces dessins dans un quotidien danois, ont sciemment jeté l’opprobre sur une nation et ses institutions, le Danemark, jugé coupable de profanation envers l’Islam, puis par glissements successifs, ont nourri le fantasme d’un affrontement hostile entre le monde occidental d’une part, présenté sous les traits de « l’arrogance » comme un agresseur ou un oppresseur aux intentions violentes, et le monde musulman, présenté comme victime du précédent et détenteur d’une vérité absolue et universelle, justifiant des discours de revanche et l’incitation explicite ou sournoise à la violence pour faire obstacle à l’agresseur ou laver l’affront, on ne peut facilement réduire les discours et les événements produits à une simple lecture affective, psychologique ou sociologique. Comme si les réactions observées dans bon nombre de pays musulmans, aussi disproportionnées qu’en apparence incontrôlables, répondaient à une manifestation populaire, unanime et spontanée, de peuples ou de groupes musulmans se sentant offensés et réclamant justice.

Pour autant que les manifestations exprimées par des personnes ou des groupes musulmans, y compris dans le débat médiatique initié notamment dans des pays étrangers à cette polémique comme la France, répondent à des convictions et des sentiments sincères, ce qui est grave et doit être dénoncé, hormis les conséquences dramatiques engendrées par ces réactions, c’est la confusion, sinon la duperie et le mensonge entretenus dans les esprits pour attiser le ressentiment, sur fond de frustration individuelle ou collective.

Quelles peuvent être alors les intentions de ceux qui ont pris prétexte de quelques dessins publiés dans un journal national danois pour fomenter une polémique d’envergure mondiale en attisant le ressentiment des foules de croyants en Egypte, au Pakistan ou en Indonésie ? Après tout ces dessins ne s’adressaient nullement à des lecteurs musulmans, encore moins à une audience élargie au Moyen-Orient.

Il ne s’agit pas de dénoncer comme d’autres l’ont fait, le caractère illégitime d’un débordement du discours religieux sur la sphère laïque ou politique, ou d’accréditer la théorie du « choc des civilisations » en prenant acte du décalage historique et de l’insoluble incompatibilité entre deux cultures, l’une fondée sur la prétention à l’universalisme dogmatique des croyances religieuses, l’autre sur la modernité, le relativisme des systèmes de valeurs, les principes de liberté et d’égalité des citoyens comme fondement du droit, du dialogue démocratique et de la vie en société. Les choses sont autrement plus complexes et derrière le paravent des discours et des phénomènes grossis par la loupe des médias, il convient de distinguer les véritables enjeux.

S’il faut distinguer les discours des affects et les intentions des polémistes de celles, conscientes ou inconscientes des foules, encore faut-il ne pas tomber dans le piège dans lequel ces discours et ces affects voudraient nous entraîner.

Les discours et les arguments opposés par les représentants du monde musulman à propos du des « caricatures de Mahomet » sont-ils fondés et recevables ? S’agissant du sens de ces dessins, avant même de débattre sur le droit à la caricature et ses limites éventuelles, on aura compris qu’ils ne peuvent être dénoncés au motif qu’ils caricaturent le Prophète et heurtent la sensibilité des fidèles. A fortiori prétendre interdire de tels dessins ou punir leurs auteurs au motif qu’ils présenteraient un caractère « raciste », « xénophobe », « islamophobe » est irrecevable. Les tribunaux appelés à se prononcer sur ces caricatures ne manqueront pas de débouter ceux qui les auront saisis. Affirmons-le définitivement : aucune « race », aucune « nation », aucune « conviction » religieuse n’a jamais été visée en tant que telle par ces dessins. Ces dessins ne sauraient être assimilés aux caricatures de propagande telles qu’on a produit le régime nazi à l’égard des Juifs pour entretenir la suspicion et la haine antisémite. Pas plus qu’il ne présenterait un caractère délictueux par leur volonté d’assimiler tous les Musulmans à la mouvance terroriste. En d’autres termes, leur lecture ne peut se résumer à une équation du type « Islam = violence » ou « Mahomet = terroriste ». Leur propos est bien d’affirmer : utiliser l’Islam ou Mahomet pour justifier le terrorisme est un scandale. Même si dans ce télescopage de symboles il y a bien une interrogation sinon une incitation indirecte auprès des lecteurs musulmans à se définir en opposition au discours du terrorisme.

Pour autant que les intentions des polémistes musulmans aient été de fausser délibérément le sens de ces dessins pour alimenter des réactions de ressentiment et soulever les foules, et même si de fausses caricatures autrement plus insolentes à l’égard des Musulmans ont pu être produites dans une volonté d’amalgame et de surenchère, comment comprendre qu’un si grand nombre de Musulmans, notamment appartenant aux élites éclairées vivant dans des pays démocratiques, aient pu souscrire peu ou prou à de telles interprétations ?

Oublions l’argument selon lequel il serait interdit au sein de l’Islam de représenter le Prophète sous quelques traits que ce soit. Au sein même de l’Islam cette croyance ou affirmation est très relative et discutable, de nombreuses représentations picturales du prophète Mahomet ont été d’ailleurs produites par des artistes ou hagiographes musulmans au cours des siècles. Qui plus est, cette condamnation de la représentation propre à l’Islam et commune avec le Judaïsme, n’est fondée que sur l’interdit fondamental de toute forme d’idolâtrie à propos d’un être ou d’une forme vivante ; seul Dieu pouvant être objet d’adoration. Le caractère sacré du Prophète, même s’il appelle vénération et respect, n’en fait pas pour autant une divinité comme peut l’être le Christ pour les Chrétiens.

Cet interdit ne concerne bien évidemment que ceux qui se reconnaissent comme musulmans en professant leur foi et leur adhésion à la révélation du prophète. Sans rentrer dans une lecture théologique relative aux interprétations du Coran, il y a un paradoxe à vouloir imposer l’ensemble des prescriptions religieuses à ceux qui ne se reconnaissent pas comme musulmans. Et s’il y a certes dans la pratique de la foi musulmane, individuelle et collective, une lutte à mener contre les tentations symbolisées par les mœurs ou les croyances des « infidèles », c’est d’abord sous la forme d’un « combat spirituel » propre au croyant et à sa communauté contre les régressions morales ou spirituelles, et non a priori d’une guerre armée pour propager l’Islam, étendre et défendre son territoire culturel sinon géographique, même si historiquement cette interprétation a pu prévaloir dans les premiers temps de l’Islam.

Les polémiques internes à l’Islam contemporain à propos du sens du djihad existent depuis les origines, et la confrontation entre Islam et modernité ou le souci d’approfondir l’éclairage des sources religieuses par d’autres disciplines philosophiques ou scientifiques comme les sciences humaines n’est pas que l’apanage des intellectuels musulmans. Elles concernent tous les peuples de l’Islam confrontés aux échanges culturels globalisés.

Toutefois la marque du fondamentalisme est justement de réduire les systèmes de croyance à un seul modèle d’interprétation, souvent littéral. Et l’idéologie de l’intégrisme et du terrorisme religieux se fonde justement sur la peur et l’interdit de toute forme d’interprétation autre que la leur.

En dénonçant les « caricatures du Prophète » comme un sacrilège, ou simplement l’intention de caricaturer celui-ci comme un affront à la foi et à l’identité des Musulmans, et en appelant à se révolter pour punir collectivement non pas les auteurs des dessins mais les symboles de la culture et des valeurs qu’ils représentent, au nom du caractère absolu et universel du dogme religieux opposé au principe démocratique de la liberté de pensée et d’expression, les intégristes illustrent à merveille les mécanismes de violence et d’appropriation du sens que ces caricatures entendaient précisément dénoncer.

Bien que l’islamisme ne puisse être rejeté au dehors de l’Islam, dont il constitue la composante la plus radicale, celui-ci est dénoncé par les dignitaires musulmans eux-mêmes comme minoritaire. Cependant comment expliquer que ces mêmes dignitaires religieux ne se soient pas délibérément démarqués de la polémique naissante, non pour défendre le contenu des caricatures en cause, mais pour en reconnaître, malgré la maladresse, le véritable sens et dénoncer l’intégrisme et le terrorisme comme le seul véritable scandale ?

Ce que la violence déclenchée par ces caricatures révèle en vérité, ce n’est pas tant la frustration ou l’hypersensibilité contemporaine du monde musulman, mais bien pour une large part le manque de clarification à propos des dérives intégristes, et en toute certitude un profond malaise au sein du monde musulman sur la question de l’islamisme. Plutôt que de hâter ou d’encourager cette clarification, les élites ou les représentants religieux cèdent à la tentation de la peur et du repli que leur présentent les intégristes.

Ils accréditent le chaos discursif et l’invective, alimentent le rapport de force et renforcent la fascination pour les discours violents et les affects au lieu d’appeler à un regard et un discours sereins sur soi-même. Si l’Islam aujourd’hui se sent ainsi menacé par des dessins au point de réagir par l’insulte, la violence, ou l’offuscation qui est une forme déguisée de culpabilisation collective, c’est qu’il n’est plus tout à fait sûr de ses fondements.

Les « caricatures de Mahomet » sont un révélateur de la crise profonde que traverse l’ensemble du monde musulman. Si cette crise demeure une crise interne à l’Islam et qui ne peut être résolue sans l’effort volontaire des Musulmans eux-mêmes, elle ne peut non plus être abordée et dépassée sans un engagement de dialogue avec les autres cultures.

S’agissant du religieux, c’est la prétention au caractère « universel » des valeurs et des modèles véhiculés par la religion musulmane qui est en cause. En quoi ces valeurs sont-elles universelles dans un monde où coexistent plusieurs systèmes de valeurs ? En quoi les multiples modèles culturels et formes d’aspiration à l’universel propres aux différentes religions peuvent éventuellement se rejoindre ? Voila la seule question susceptible de conduire des évolutions positives. Comment distinguer la forme du fond, ce qui divise de ce qui unit ? C’est une véritable révolution copernicienne qui attend le monde musulman. Avec pour corollaire le renoncement à imposer sa vision du monde appuyée sur une littéralité des interprétations religieuses et à considérer toute différence comme un affront ou une menace à sa survie.

Si cette évolution est essentielle et doit se poursuivre jusqu’à son terme pour l’Islam comme il s’est déjà accompli au sein d’autres cultures, le véritable enjeu des caricatures n’est pourtant pas religieux mais bien politique. Et c’est là l’autre scandale que révèlent et les caricatures et les réactions qu’elles ont suscitées. C’est bien d’une volonté d’instaurer un rapport de forces, un en vue de conquérir un pouvoir dont il s’agit. Pouvoir sur les esprits d’abord. Et à ce propos, les intégristes, prompts à dénoncer la décadence des démocraties occidentales et les limites des libertés fondamentales instituées dans les régimes démocratiques, sont passées maîtres dans l’art de la manipulation des opinions et de la captation du débat démocratique, avec une science éprouvée du verbe, une manipulation savante des discours sur les principes de liberté d’opinion, de croyance et d’expression, et une utilisation systématique des médias.

Plus qu’un simple débat sur la laïcité ou la liberté d’expression dans les démocraties, les principes sur lesquels il convient de ne pas transiger concernent bien davantage l’insidieuse contamination des idées et des discours par les modèles totalisants que véhicule l’idéologie intégriste. Hormis le terrorisme visible qui s’exprime par la violence des armes, il est un autre terrorisme beaucoup plus insidieux et discret qui consiste à subvertir les principes démocratiques au profit d’une logique qui à terme conduit à anéantir les fondements de la démocratie. Cette violence beaucoup plus discrète et ambiguë use de la culpabilisation sur fond de mauvaise conscience à l’égard des minorités pour se répandre dans les esprits.

Bien plus radical que le seul débat sur les dangers du communautarisme, ce sont les fondements philosophiques de la démocratie qui sont ici en jeu. Si au nom d’une mauvaise interprétation des principes de liberté et d’égalité on en venait à éviter toute forme d’expression pouvant être éventuellement suspectée de heurter tel ou tel groupe ou modèle identitaire, on en viendrait à renoncer à toute expression critique qui est l’essence même du débat démocratique et de l’instauration du Droit. Bien plus qu’un simple danger normatif, c’est toute la dynamique dialectique qui fonde l’établissement du Droit qui serait stérilisée. Défendre les minorités contre toute forme de stigmatisation et combattre toutes les formes d’injustice sociale doit demeurer une préoccupation constante du politique, du juge, comme du citoyen, au nom des valeurs démocratiques et dans le but de préserver la paix sociale.

Mais une société qui s’interdirait peu à peu toute réflexion critique et toute expression publique mettant en cause des modèles identitaires ou des systèmes de valeurs véhiculés par des communautés se verrait condamnée à une désagrégation certaine. En démocratie, l’opinion consensuelle ou l’équilibre entre des aspirations conflictuelles ne peut s’établir que s’il y a débat et donc confrontation de points de vue dans les limites fixées par la loi. Et cette loi en ce qu’elle a d’universel ne saurait être subordonnée à des particularismes ni résulter de la simple juxtaposition d’impératifs et d’intérêts catégoriels.

Toutes les dictatures ont en commun d’interdire le recours à la caricature comme mode d’expression. De censurer l’implicite autant que l’explicite lorsque ceux-ci tentent de s’opposer par le jeu des représentations au scandale d’une violence illégitime. Et la caricature a toujours représenté un mode d’expression populaire visant à désacraliser toute forme de pouvoir ou d’institution en en travestissant les traits pour en révéler la nature profonde. Prétendre imposer la sacralité de tel ou tel symbole culturel ou identitaire, c’est à dire le déclarer « mis à part », est non seulement incompatible avec les principes mêmes de l’égalité devant la loi, mais conduit aussi à distinguer le groupe ou la communauté auquel il réfère comme « à part », « sacré », en quelque sorte « intouchable ». Il ne saurait y avoir de liberté, d’égalité et de solidarité entre citoyens dans une telle perspective.

Assurément, il est urgent de choisir entre la difficile voie d’une conciliation possible, à la fois respectueuse des identités et fermes quant aux valeurs collectivement adoptées, et celle du doute et de la régression.


Christophe Claudel
Par Christophe Claudel
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Jeudi 7 septembre 2006

Pourquoi le « royalisme » est contraire à l’éthique
et dangereux pour la démocratie

 

 


Parler sans friser le ridicule de « royalisme » à propos du non-programme de la candidate à la candidature socialiste peut paraître une aberration, tant sa stratégie de pré-campagne semble exclusivement fondée sur l’image au détriment des idées. Reproche facile que ses adversaires et rivaux socialistes ne manquent pas de lui asséner quotidiennement.

Inutile d’épiloguer là-dessus. De deux choses l’une : soit le bon sens triomphera et les urnes parleront d’elles-mêmes une fois le soufflé retombé, soit notre société est entrée de façon irréversible dans une ère hautement préoccupante de « virtualisation du politique », ultime avatar d’un vrai déclin de la démocratie, entamé dans les faits à défaut d’être entériné par le discours.

Pourtant, derrière ce vide pesant laissé par la Barbie des sondages, se cache une réalité autrement plus trouble, que révèlent l’analyse psychologique du personnage et l’état des lieux d’un bilan politique il faut bien l’avouer assez étique sur le fond, quoique symboliquement éloquent sur la forme.

Loin d’apparaître comme un système de pensée enraciné dans un courant philosophique repérable, un programme politique construit et cohérent, ou un corpus éthique ouvertement assumé, rendu crédible par l’épreuve des faits et partagé par une « famille » de pensée sinon une famille politique, le « royalisme » n’en demeure pas moins un système de valeurs. Ou plutôt, et ce malgré les apparences, un système « d’anti-valeurs ». Un système plus obscur qu’il n’y paraît, plus affectif qu’intellectuel et, à l’envers des déclarations de l’intéressée, davantage fondé sur des propos réactifs que sur une réelle ambition ou vision morale pour la société de demain.

Un système que dessinent en filigrane des prises de positions, des déclarations, des attitudes plus ou moins conscientes, calculées ou assumées, au cours de ces dernières années par celle que beaucoup considèrent naïvement comme une fleur sans épines ni poison.

Simplicité, proximité, séduction : voilà ce qui constitue aujourd’hui les atouts majeurs sur lesquels semble vouloir capitaliser Ségolène Royal dans son tour de France médiatique, aussi prompte à rencontrer la France vraie qu’à éluder les vraies questions des Français…

Celle qui incarne pour certains, dans un autre style que son concurrent direct Nicolas Sarkozy, le renouvellement « en » politique (un style différent, une autre génération au pouvoir…) et le renouvellement de « la » politique (une femme à la tête de l’Etat), joue en effet fort habilement des signes, à défaut de messages clairs sur son éventuel dessein politique pour la France et pour l’Europe, dans un monde en rapide métamorphose et avide de repères solides.

Jetant le trouble à gauche, bousculant son parti par des propositions aussi hasardeuses et irréalistes que bravaches (l’Armée dans les écoles…), pratiquant avec un goût affiché de la provocation le hiatus politique à l’égard de son propre camp, sans pour autant contribuer de façon crédible à l’élaboration d’un programme pour le futur candidat du PS, flirtant avec une aisance volubile avec des méthodes ou de thèmes qu’on croyait jusque là réservés à l’extrême droite, Ségolène Royal poursuit dans le même temps son entreprise de séduction de l’opinion et de brouillage des esprits autour d’une image savamment packagée.

Développant de façon obsessionnelle la thématique de la « défense des valeurs familiales », elle appuie son discours sur un marketing jalousement orchestré d’épouse et de mère exemplaire, volant presque la vedette au très médiatique et sulfureux couple Nicolas-Cécilia. Elle déploie une énergie remarquable pour être perçue comme « proche des gens », « à l’écoute des Français », multipliant les postures de bonne sœur au point d’être qualifiée de « Madone des sondages », non en référence à quelque star du show biz mais bien, autant qu’à son état de grâce statistique, au caractère asexué, moralisant et profondément hypocrite (même si le qualificatif est ici inconscient) du personnage et de sa mise en scène.

Elle semble du même coup coupablement négliger que gouverner un pays ne se limite pas écouter les gens ni les sondages et additionner les sermons de chapelle dans la bonne province mais exige au contraire de savoir trancher, d’assumer seul des choix difficiles, quitte à se rendre impopulaire.

Si ces déclarations sont souvent courtes sur le fond, jouant davantage sur l’émotion que sur la réflexion, elle n’oublie cependant jamais d’afficher, telle une réclame pour une marque de dentifrice, un sourire éclatant, presque figé, en tout cas parfaitement faux, à l’envergure proportionnelle au vide sidéral de son programme.

On lui reproche avec justice, à gauche comme à droite, cette absence de vue et de réflexion, qui fait pourtant - paraît-il - son succès auprès des Français… La fronde n’est que superficielle, et visiblement propre à renforcer sa popularité d’électron libre, de bulle sans masse ni trajectoire prédéfinie, sans racines ni assise intellectuelle critiquables, dans les sondages.

Lisse dans la forme, la candidate putative s’avère pourtant dangereusement anguleuse sur le fond, pour peu qu’on prenne le soin d’analyser en profondeur les ressorts masqués de son engagement. Qu’on puisse être dupé par le mirage Royal est une chose. Qu’on néglige de s’interroger en profondeur sur les véritables ressorts du personnage est autrement plus coupable.

Prenons le thème de la « famille », le seul dont elle ait vraiment fait jusqu’à présent, avec l’éducation, un cheval de campagne. Le seul aussi à propos duquel elle puisse se réclamer d’une quelconque expérience politique tangible… Force est de reconnaître que certains propos de Ségolène Royal sur ce sujet n’auraient pas fait rougir certains apôtres de la politique familialiste de la France vichyste ! Derrière la morale bon teint propre à rassurer la France profonde, il y a des écarts qu’on ne peut ignorer sans réagir avec vigueur, au nom des valeurs essentielles de la démocratie, dont la nouvelle Jeanne d’Arc de la morale familiale se réclame pourtant.

Sur ce thème important - quoique loin d’être le thème central de la campagne amorcée - il semble nécessaire de se livrer à quelques rappels objectifs afin de redresser des perspectives tronquées. Au risque de voir se déformer de façon monstrueuse la belle icône en pleine procession électorale…

Quid du « bilan » politique de la future candidate ? Si celle-ci ne tarit pas d’auto satisfecit sur son bilan – court il est vrai – de Présidente de la Région Poitou Charente, oubliant qu’elle postule à une élection présidentielle et non à une Préfecture de région, elle reste en revanche assez sélective sur les faits marquants de son expérience de Ministre déléguée à la Famille et à l'Enfance ou de Ministre déléguée à l'Enseignement scolaire du gouvernement de Lionel Jospin.

Certes, n’est pas ministre d’Etat qui veut et dans le cas de Ségolène Royal, il n’est pas évident a priori de donner du lustre et de l’épaisseur à ce portefeuille de l’ex favorite mitterrandienne.

Si Ségolène Royal ne peut sans doute pas se féliciter d’avoir conduit des réformes audacieuses qui auraient modifié en profondeur le système éducatif français ou offert un élan moderne et dynamique à la politique familiale, elle joue néanmoins toujours sur les signes, montant en épingle des mini symboles qui, s’ils sont presque ridicules pour un bilan politique, livrent un éclairage étonnamment parlant sur le personnage, pour peu qu’on en décrypte le sens.

Ségolène Royal omet ainsi soigneusement de mentionner certaines « erreurs », tout comme paradoxalement ses adversaires autant que les médias, pour le coup coupablement amnésiques. Erreurs de taille qui, si elles ne peuvent explicitement être taxées de « criminelles », restent pour le moins d’une gravité que l’on doit souligner s’agissant d’une candidate déclarée aux plus hautes fonctions de l’Etat.

Ministre déléguée à l'Enseignement scolaire en 1997-2000 et Ministre déléguée à la Famille et à l'Enfance en 2000-2001, Ségolène Royal s’enorgueillit aujourd’hui d’avoir « lutté contre le bizutage » ! Belle croisade morale et bel exploit politique ! Ce rappel n’est pourtant pas anodin. Il illustre, avec d’autres du même acabit, un engagement politique fondé sur la morale, ou plutôt une certaine conception de la morale. Il traduit aussi une action politique fondée sur des convictions prétendument « morales ». Une morale qui tient en vérité du jugement de valeur et, peut-être, de convictions personnelles. En tout cas aucunement fondée sur une approche pragmatique et le jugement de réalité.

Dans cette affaire du bizutage ou l’excès de verbe et d’affect l’ont à nouveau emporté sur la réflexion sereine, Ségolène Royal s’était alors engouffrée dans l’appel d’air d’une opinion publique qu’on disait majoritairement épouvantée par quelques dérapages commis par une poignée de potaches sadiques et irresponsables. Il est cependant regrettable, pour celle qui n’est pas avare de gloseries sociologisantes, de ne pas s’être alors illustrée de façon plus digne par un recul critique qu’il eût fallu conserver sur l’événement et le spectacle. Et d’avoir simplement, comme à son habitude, enfourché des poncifs pour attiser l’opinion dans ce qu’elle a de plus grégaire.

Si des excès devaient alors être condamnés et réprimés, le bizutage n’en reste pas moins aujourd’hui, en dépit de réels excès, l’un des seuls rituels symboliques de passage, totalement caricaturé et mécompris, dans une société uniformisée et sans repère d’intégration générationnelle. Il faut beaucoup plus de nuance et d’esprit que de simples harangues affectives et hystériques pour en comprendre les vrais ressorts. Un éclairage anthropologique eût été en la circonstance plus approprié que le simple aboiement des médias pour éclairer toute décision politique sur un sujet plus symbolique que critique. Le jugement de valeurs à l’emporte pièces et le remue ménage des affects ont ici fait force de loi…

Le jugement de valeurs « hygiéniste » et l’épuration morale constituent d’ailleurs l’arme favorite de Ségolène Royal lorsqu’elle se dresse en défenseur des valeurs. Et cette arme peut s’avérer terriblement meurtrière. Au sens propre, malheureusement, autant qu’au figuré ! Qu’on se souvienne pour s’en convaincre des fameuses affaires de pédophilie du début de la décennie. Qu’on se souvienne du climat de haine et de suspicion paranoïaque qui avait conduit aux dérives calomnieuses et aux erreurs judiciaires, dont l’exégèse récente de l’affaire d’Outreau a heureusement permis de corriger le cap dangereux, pour les libertés, la vérité et la justice dans ce pays.

Au nom d’une certaine conception de la morale, et d’un certaine usage de la parole qu’on pourrait aisément qualifier de calomnieux et de manipulateur, la ministre avait alors tenu des propos sans fondement, sur fond d’affect et de trouble de l’opinion. Elle avait alors désigné des boucs émissaires à la vindicte publique, légitimement ébranlée par des crimes donnés en spectacle par les médias. Elle avait encouragé une véritable chasse aux sorcières, multiplié les propos excessifs pour un ministre en charge des affaires de l’Etat, que le devoir de réserve sinon la sagesse aurait plutôt dû inciter à l’apaisement des esprits.

Propos excessifs et dangereux, voire mensongers, stigmatisant des personnes pour flatter les mauvais penchants de l’opinion. Jetés en pâture à la plèbe prête à lyncher des coupables, des pères de famille innocemment accusés de crimes monstrueux n’avaient alors eu d’autre recours que de se suicider, lavant dans une mort admonitoire et désespérée leur honneur bafoué.

Peut-on aujourd’hui oublier pareil crime ? Peut-on laisser passer pareille outrance ? Peut-on songer un seul instant confier les rênes du pouvoir à une personne aussi dangereuse qu’imprévisible ? Peut-on confier la responsabilité de la force de dissuasion, de l’arme nucléaire à un individu aussi déséquilibré ? Peut-on élire comme chef de l’Etat une criminelle ? Chirac et ses affaires de la Mairie de Paris n’est qu’un pantin burlesque au regard de l’ignominie sans regret aucun de la pseudo Madone ! Sarkozy et ses saillies verbales au Kärcher savamment calculées n’est qu’une marionnette de foire face à ce Saint-Just sanguinaire !

Qu’on ne s’y trompe pas. Car il en va de l’avenir de la France et de la santé éthique de notre pays : Ségolène Royal n’a pas sa place dans le panier étroit des présidentiables ! Ces excès sont trop graves et hélas beaucoup trop récurrents pour prétendre occuper le fauteuil présidentiel.

François Mitterrand, trop épris de son ambition personnelle et trop soucieux d’imprimer sa marque dans l’histoire à l’image de son éternel rival le général De Gaulle, avait honteusement grugé les Français sur son passé politique, sur ses convictions personnelles et pratiqué quatorze années durant un art consommé de la magouille et de l’artifice en politique avec une maestria sans égal. Si Ségolène n’a évidemment pas l’étoffe intellectuelle et politique de l’homme du 8 mai, le Sphinx a cependant trouvé une héritière à la hauteur de son abaissement moral et de son pouvoir de destruction sans limite.

L’attitude dont a fait preuve Ségolène Royal peut être qualifiée de criminelle. Elle témoigne aussi de son irresponsabilité, morale autant que politique. Laurent Fabius reconnaissait récemment dans les colonnes du magazine L’Express que l’affaire du sang contaminé avait pesé pendant quinze ans sur sa carrière politique. Innocent et innocenté par la justice des faits reprochés (même s’il était politiquement co-responsable de négligences criminelles couvertes par les services de santé de l’Etat), cette affaire l’aura marqué à jamais.

Est-il admissible dans une démocratie que Ségolène Royal jouisse d’une impunité totale pour des faits tout autant sinon plus graves, alors qu’elle se présente aux Français comme une championne de la morale ? Il y a là un scandale qui discrédite la campagne elle-même et toute la classe politico-médiatique, si celle-ci reste complice par lâcheté et mutisme. N’a-t-on pas poussé au suicide un Premier Ministre pour bien moins que cela ? N’a-t-on pas défait des carrières et des réputations en instrumentalisant la justice ?… S’il est temps d’aborder les vraies questions de cette campagne, il est aussi temps de faire tomber des masques grossiers !

Toute la soi-disant politique de Ségolène Royale à l’égard de la famille ou de l’éducation, son seul vrai thème de campagne à l’heure d’aujourd’hui et le seul registre sur lequel elle puisse être jugée d’après son expérience, n’est qu’un amalgame de pieuses intentions qui cachent des principes et des aspirations des plus douteuses.

Comment pourrait-elle d’ailleurs se prétendre la candidate d’un parti qui, au nom du « progrès social » et pour satisfaire les aspirations de son électorat, avait porté avec audace sur le terrain juridique les changements de société de la fin des années 90, étendu la notion de concubins, de couple puis de « famille » aux homosexuels et fait voter le PaCS ? Un parti qui affiche aujourd’hui haut et fort comme revendication dans son programme politique le mariage des homosexuels et l’adoption par les couples de même sexe ?…

On peut être pour ou contre cette refonte pourtant inéluctable de la notion de famille, avec tous les enjeux sociologiques, anthropologiques, éthiques et juridiques qu’ils impliquent. Soucieux de définir de nouveaux repères acceptables, on ne peut cependant aller à l’encontre des réalités contemporaines. N’empêche. Ségolène Royal, aujourd’hui fort discrète sur le sujet, s’est toujours opposée avec virulence sinon avec une haine explicite contre toute réforme du statut de la famille, contre les différents projets de loi visant à légitimer les couples de même sexe. Rejoignant en cela les positions extrêmes d’une Christine Boutin, de l’Opus Dei et du nouveau pape Benoît XVI !

Après avoir fait tomber le masque et révélé toute la hideur morale du personnage, retour à l’image, atout central d’une politique spectacle de plus en plus gouvernée par les apparences, et d’une campagne que l’on pourrait aisément imaginer sponsorisée par L’Oréal…

Evoquons un autre paravent du packaging Royal : la mise en scène du couple Royal-Hollande. Passons sur les scandaleuses et immorales manipulations politiques qui ne regardent après tout que le Parti socialiste et ses militants. Par-delà la dérive anglo-saxonne contemporaine qui consiste pour les hommes et femmes politiques à étaler leur vie conjugale dans les médias, il est loisible de s’interroger sur le parcours et le background familial des principaux candidats à une élection présidentielle, laquelle se décide sur la personnalité d’un homme – ou d’une femme – davantage que sur un parti.

Celui de Ségolène Royal n’est plus un secret, tant les médias français et étrangers se sont répandus sur l’histoire personnelle de celle qu’on ne nomme plus que par son prénom. Alors que la bulle enflait telle la grenouille de la fable, tout le menu détail de la vie de Ségolène a déjà été complaisamment livré à notre curiosité dans les cahiers people.

Plus qu’un background familial ou une appartenance à tel ou tel milieu social, ce qui est ici important c’est de comprendre la psychologie du personnage auquel pourraient être confiées les plus hautes fonctions de l’Etat. De démystifier les ficelles médiatiques et d’identifier les vrais ressorts d’une personnalité trop parfaite pour être honnête.

Si l’on analyse le parcours familial de Ségolène Royal, on comprend assez vite que la championne de la proximité s’avère une femme construite essentiellement sur une trame psychologique de type « réactif ». Fille d’un militaire de carrière sans doute autoritaire et en décalage avec son époque, elle s’est finalement construite psychologiquement en totalité autour du rejet de ce père à la fois admiré et détesté. Que l’on reprenne pour s’en convaincre tous les détails biographiques abondamment illustrés dans les livres, articles et blogs consacrés à l’héroïne.

Ceci n’est pas anodin. Epouse d’un HEC promis à un brillant avenir, Ségolène Royale a choisi l’engagement à gauche sur une posture réactive, comme beaucoup de ses camarades de l’époque. Plus que des convictions intellectuellement étayées, c’est un « combat » qu’elle entend mener depuis toujours. « Lutte », « combat », « égalité », « justice » : ces mots reviennent d’ailleurs toujours dans son vocabulaire. Et il ne faut pas y voir simplement qu’une rhétorique de gauche,  mais bien le reflet d’une personnalité particulière.

Le souci de la « morale » est omniprésent chez Ségolène Royal ; on l’a déjà souligné. Mais c’est un souci tendu, non pour promouvoir une vision et des valeurs « positives », mais prompt à dénoncer des scandales, des dysfonctionnements, à freiner des évolutions suspectes, à se crisper sur des traditions ou un ordre établi. La figure du père joue ici un rôle ambigu : repoussoir et dopant psychologique, mais aussi modèle univoque d’une vertu pourtant extérieure, à conquérir autant qu’à préserver, tout en s’opposant, en débusquant des boucs émissaires réels ou fantasmatiques. La psychologie Royal est complexe, tout comme celle de son réel mentor en politique : non pas le débonnaire François Hollande, mais le ténébreux François Mitterrand.

Une chose est sûre : cette psychologie n’est pas mûre mais en pleine évolution. L’appétit du pouvoir, quoique savamment tempéré par une image lisse et faussement douce de femme-icône, n’a pas encore rencontré son réel champ d’expression. Propulsé à la tête de la région Poitou Charente en pleine vague rose des régionales de mars 2004, Ségolène Royal a vu sa carrière et sa popularité propulsées de façon inespérée. Même si les calculs du couple Hollande-Royal entrent pour une large part dans la stratégie politique des deux figures du PS, ce sont davantage les sondages et les médias qui ont propulsé Ségolène Royal dans la campagne présidentielle, bien plus qu’une carrière longuement préparée comme c’est le cas pour le candidat déclaré de l’UMP.

A presque sept mois de l’échéance présidentielle, nul ne sait avec une certitude absolue quels seront les deux poids lourds désignés par les partis pour le duel final. Une chose est sûre : face à la sclérose de candidats socialistes et aux enjeux de cette élection, la désignation du candidat socialiste ne peut être laissée à la seule responsabilité des militants. La France est prise à témoin sinon en otage par des appétits concurrents depuis au moins un an. Chaque Français a le droit et le devoir de s’informer sur ce que cache chaque candidat autant que sur son éventuel programme politique, lequel est plus aujourd’hui affaire de maillotage des partis que de vision personnelle.

L’élection d’un Président de la République est un rendez-vous trop important et un choix trop grave pour être laissé à la seule gouvernance des clichés et des médias. L’heure est aux questions de fond. Fond du débat politique mais aussi fond des personnalités appelées à nous gouverner. La France pèche trop par un nombrilisme narcissique et a trop accumulé de déconvenues ces dernières années pour ne pas prendre son destin en mains avec un sens aigu de son histoire, de ses responsabilités et de son influence réelle dans le monde d’aujourd’hui. Il en va de l’avenir et de la crédibilité de notre démocratie et de ses valeurs, dont nous sommes si prompts à nous réclamer des modèles.

Par Christophe Claudel
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Vendredi 19 octobre 2007

Les calicots d’un été pourri sont remisés, l’illusion de la fête perpétuelle s’est alanguie. L’automne est bien là et l’hiver se profile déjà, même si le ciel tout bleu permet encore de rêver d’ailleurs. Paris a l’âme grise et sale d’un été indien qu’on peine à goûter. Les visages sont tendus, fermés, piquants. On sent le poids du stress, mêlé à l’arrogance de la course, du choc constant des egos qui se toisent et se zappent dans l’espace public, on sent les cœurs gâtés par l’amertume des petits rois déçus, surfant sur l’exhibitionnisme de la misère du monde et, juste à côté de soi, de la timbale des déchus qu’on ne voit même plus.

Le rêve de l’Ovalie bleu-blanc-rouge s’est envolé. Ni l’ovale ni l’ellipse ne réconcilieront cette fois encore les Français avec eux-mêmes ni avec leur orgueil national, comme il y a neuf ans le ballon tout rond d’une France black-blanc-beur. La femme du Président s’en va mais ce dernier fait mine de l’ignorer, vissé aux commandes du pouvoir comme un funambule en plein élan vers une autre rive toujours repoussée ailleurs. Et voici la grève des transports qui ouvre une rentrée sociale et politique attendue comme des plus moroses, réveillant les vieux fantômes d’une France en panne, alors qu’on croyait enfin tournée la page du 20e siècle et de ses pesanteurs, qu’on se voyait déjà propulsé dans la postmodernité et bien assis à la table des gagnants.

Retour au quotidien, retour aux réflexes inertiels et aux rapports de force habituels entre le politique épris d’action et de réforme et les syndicats inquiets de préserver les acquis sociaux, mais aussi leur « pouvoir acquis », alors que la recomposition de l’échiquier et du style politique français semble irréversible depuis qu’un nouveau Président veut prendre en main le destin du pays, précipite le calendrier, accélère le rythme du changement jusqu’au vertige et donne le sentiment d’aspirer le pouvoir à lui seul dans une concentration monarchique et autocratique.

Dans la France d’aujourd’hui, malade de son narcissisme, menacée par le délitement du sentiment national à cause, dit-on, d’une mondialisation qui broie les repères, en quête inquiète d’un sentiment nouveau d’unité, de cohésion sinon de cohérence, en mal de repères et de sens de l’intérêt général, avide de retrouver par les symboles ce sentiment d’appartenance à une entité collective unie et solidaire qui transcende et réunit toutes ses différences, ce vouloir vivre ensemble inscrit dans l’idéal républicain de Fraternité, voilà une nouvelle série de grèves et de désillusions.

Toute grève des transports, qui fige l’orgueilleuse capitale et oblige à au ralentissement sinon à l’arrêt de l’activité et du travail, agace et divise. Elle brise l’espoir autant que la course, referme les esprits sur les préoccupations particulières et livre le sens de l’intérêt général aux seuls calculs économiques.

A moins que tous les Parisiens ne se mettent à l’heure de Vélib’ ou de la marche sous le soleil d’automne, on entendra encore sur les quais bondés du métro les habituelles râleries contre ces cheminots qui défendent leurs intérêts catégoriels et refusent tout sacrifice pour préserver quelques points de retraite acquis, au nom d’une pénibilité du travail des plus relatives. On verra ces regards tendus dans les gares, on entendra ce brouhaha exaspéré ou résigné devant ces oracles électroniques chargés de tempérer la grogne mais impuissants à réguler les flux interrompus du système et de drainer les masses agglutinées dans fourmilière en panne.

On sera tenté par les réflexes individualistes et partisans. On parlera avec force et conviction, défendra son point de vue avec fermeté, provocation ou laconisme, dans les couloirs et les tuyaux médiatiques, sur les écrans bien lisses et bien plats du 20 heures ou dans les coulisses blogueuses et les coursives blagueuses d’Internet 2.0.

Quoi qu’on en pense, quoi qu’on en dise, force est de constater que les Franciliens vivent contraints ou satisfaits le temps d’une pause. La province n’est pas plus épargnée et l’orgueilleuse capitale se voit renvoyée à sa morgue.

Si elle se poursuit, on évoquera bien vite à n’en point douter le « coût » de cette grève. Sujet déjà débattu aux conclusions entendues. Fera-t-on resurgir le scénario des grandes grèves de 1995 ? Spectre apocalyptique pour les uns, rêve de grandes vacances à vélo et de covoiturage sympathique pour les autres. Ira-t-on à gauche jusqu’à raviver le mythe des grandes grèves du Front Populaire à propos de cette grève des transports, première épreuve de force de l’ère Sarkozy, et alors que s’ouvre le Grenelle de l’environnement ? Tout un symbole !...

Ou bien prendra-t-on le temps d’un vrai dialogue et la mesure de cette pause imposée ?

Négociation ? Quoiqu’en dise le gouvernement, ce sera inévitable. Car les Français ont élu un Président présentant un programme, non un programme à appliquer par un homme, fût-il convaincu de suivre la bonne feuille de route pour son pays. Il y aurait là une vraie dérive et, à terme, un schisme dangereux entre l’opinion et le prince.

Pause dans les réformes ? A voir la détermination de Nicolas Sarkozy et la latitude politique dont il dispose pour mettre en œuvre son plan de réformes quitte à écorner son image, il est permis d’en douter.

Ajustement du « rythme » des réformes et ouverture d’un vrai dialogue sur le calendrier et les moyens, tout en respectant les grandes lignes du programme et des engagements auxquels le Président ne cesse de se référer et sur lequel il entend être jugé ? C’est plus que souhaitable pour maintenir l’équilibre de la confiance.

Jeune, ambitieux et volontariste, Nicolas Sarkozy n’a pas eu la chance d’être Premier Ministre avant d’accéder aux plus hautes fonctions de  l’État. Ainsi semble-t-il préférer la décision à la délégation, tout en décrispant les relations entre les mailles du pouvoir et ses interlocuteurs. Mais peut-il incarner à la fois De Gaulle et Kennedy ?...

Alors que l’épreuve de force sociale coïncide avec un divorce prononcé, l’homme blessé qui galope en solitaire à la tête de l’État comme un Bonaparte en campagne ne doit-il pas apprendre à partager effectivement le pouvoir, non seulement en donnant de nouveaux droits à une opposition déconfite par la défaite, les rivalités de personnes, le manque d’authenticité et d’analyse critique et le retard dans l’aggiornamento de ses valeurs. Mais aussi avec ceux qui sont sensés l’exercer. Premier Ministre et ministres pour l’exécutif. Parlement pour le législatif. Tribunaux pour le judiciaire, lequel pourrait un jour le rattraper, comme il le fit pour certains de ses anciens rivaux et mentors… Médias pour l’information.

Nicolas Sarkozy connaît parfaitement les rouages de la politique et son ascension répond autant à son ambition personnelle, à l'aboutissement d'une carrière politique fondée sur l'action, qu’en sa capacité de jouer avec les leviers du système. Quant au charisme du chef de l’État et à l’alchimie entre le peuple et son monarque élu, les récents sondages reflètent le hiatus qui se fait jour au sortir de l’état de grâce entre une opinion dubitative et le tandem politique confronté aux réalités de rentrée : Nicolas Sarkozy et François Fillon accusent une chute respective de 5 et 8 points par rapport au mois dernier[i].

Quant aux syndicats, ils doivent sans doute entamer eux aussi leur mue, se définir autrement que comme des contre-pouvoirs et pratiquer la représentation et le dialogue social avec un sens plus mûr, plus sûr et plus ouvert de leurs responsabilités. Devenir des forces de proposition et bousculer le politique sur son propre terrain symbolique, en pratiquant la politique de la main tendue et non celle du refus. Car si le pouvoir politique est aujourd’hui concentré, l’intelligence, l’écoute, le dialogue et la démocratie sont toujours à réinventer en s’affranchissant des réflexes mécaniques, régressifs et liberticides d’un peuple qui s’abandonne trop facilement à la Transcendance du monarque élu ou celle de ses idéaux républicains, révolutionnaires et de leurs hérauts.

La France est à réinventer. Et la pause est un temps à saisir si l’on ne veut essuyer une nouvelle crise coûteuse en pertes économiques et en énergies collectives sans un vrai saut qualitatif. Les énergies, individuelles et collectives, doivent se reprendre, revenir à leur vrai pouvoir de création, de transformation et de changement, sans attendre du pouvoir, des représentants partisans la solution miracle. Et agir là où elles le peuvent dans le sens de l’intérêt général et non partisan. Sans céder à la tentation du pourrissement général et de la décomposition des liens.  Mais en acceptant toutefois de laisser mourir les illusions perdues et les schémas anciens. Sans céder aux mirages de la société du spectacle, tantôt euphorique, tantôt désabusée, tantôt sidérée. Car jouir du seul pouvoir de regarder affranchit de toute responsabilité individuelle. En se projetant dans la seule représentation, dans des avatars ou des modèles d’identification, on perd toute capacité de « gouvernement » sur sa propre existence.

Or c’est bien de cela qu’il s’agit. Gouverner en démocratie ce n’est pas seulement exercer le pouvoir au nom du peuple et pour le peuple. Gouverner pour un monarque ce n’est pas seulement prévoir comme l’affirmait le Roi Soleil, anticiper et capter  le réel  en devenir par un effort de vision mais aussi de fascination, en se hissant au-dessus pour être aux commandes de la machine de l’État et exercer son emprise sur les esprits.

Gouverner c’est aussi et avant tout « se » gouverner. Afin de pouvoir maîtriser ce qu’on est réellement en capacité de gouverner. Tenir la gouverne qu’on a effectivement en mains. Sans prétendre tenir celle du voisin ou des puissants. Car qui lâche sa propre gouverne risque le naufrage. Et qui lâche le gouvernail devient le jeu du vent et du temps, du temps qu’il fait et du temps qui passe. Et qui fait naufrage ou se jette à l’eau parce qu’il ne veut plus ou ne peut plus tenir sa gouverne, se retrouve, au mieux, sur la grève…

Faire une « pause » c’est autre chose que simplement faire grève. On peut faire une pause sans s’arrêter totalement. Sans se condamner à l’inactivité et à la mort symbolique. Ralentir le rythme effréné de la « course des rats » auquel ressemble notre vie urbaine défigurée par le choc des appétits, de l’avoir, du pouvoir et du paraître, et prendre les chemins de traverse. Enfourcher son vélo ou s’adapter en vivant autrement n’est pas en soi mauvais. Mais pour tous ceux dont la subsistance matérielle dépend des heures de travail effectuées et donc des déplacements pour se rendre sur le lieu de travail, il y a un légitime sentiment d’injustice à se voir ainsi pénaliser par la grève. Sentiment qui peut renvoyer à celui de la précarité, de l’exclusion, à la peur et à tous les réflexes négatifs qu’elle engendre : découragement, repli, ressentiment, refus ou réaction contre un système et ses boucs émissaires : ceux qui exercent le pouvoir de décision. Ou ceux qui grippent le système par l’appropriation de la représentation professionnelle collective au service d’intérêts catégoriels, en attisant le ressentiment et en jouant des logiques victimaires d’opposition et de rapports de forces là où il faudrait jouer des logiques de proposition et substituer l’intérêt général à l’intérêt catégoriel.

Mais justement. Parce que les raideurs et les logiques individualistes sont brisées, le temps de la pause est aussi celui où l’on peut réinventer la souplesse des échanges collectifs. Ne pas se crisper sur ce que l’on perdra, mais permettre d’accueillir ce que l’on peut gagner. Réapprendre l’économie des échanges. A commencer par les échanges verbaux qui reflètent davantage l’état d’esprit et les émotions que les idées qu’on prétend débattre. Ne pas céder à la râlerie systématique en désignant des boucs émissaires à mener au bûcher. S’écouter et s’entraider.

Il y a du chemin à faire quand on observe les scènes d’individualisme qu’engendre la pagaille actuelle : affrontements physiques entre voyageurs pour se hisser dans la seule rame de métro déjà saturée, automobilistes au bord de la crise de nerfs rusant avec le Code de la route pour se faufiler furtivement au milieu d’un concert de klaxons, rollers bousculant skateboards sur des trottoirs zébrés de piétons hystériques ou hagards. Système D et règne du chacun pour soi…

Toutefois, compte tenu du contexte international toujours instable et de l'augentation, statistique sinon réelle, des risques majeurs, la grève est une bien petite « crise » en comparaison de ce que pourrait être une guerre, une catastrophe écologique ou un attentat terroriste de grande envergure. Les Français auraient peut-être besoin de semblable choc psychologique pour se réveiller de leur appesantissement individualiste et de leur orgueil cocardier passéiste et décadent.

Considérons avec davantage de sens des responsabilités et de conscience collective les horreurs que nous dessert chaque jour le robinet télévisuel, fabriquant autant de sensations que d’anesthésique, et espérons que la nécessaire prise conscience à venir se produira par des voies plus pacifiques, sans attendre de nouvelles catastrophes ou cataclysmes.

La raison suffira-t-elle au pays de Voltaire à amollir des esprits bardés de fières certitudes ? Le pragmatisme suffira-t-il à raviver le bon sens ? Qu’avons-nous à inventer pour entrer dans l’ère de la postmodernité ? A quelles idées, à quels idéaux, à quelles représentations de nous-mêmes et de notre modernité nous faut-il renoncer pour trouver notre cohérence dans le monde d’aujourd’hui ? Dépasser les frontières symboliques et être ensemble dans le nouveau siècle ? Apporter notre contribution non seulement en termes de dynamisme économique, d’innovation, d’exception culturelle, mais aussi et surtout de valeurs communes.

Le temps de la pause est celui où l’on peut revoir la carte. La carte du territoire géographique pour le parcourir autrement et ne pas se figer dans les régulations systémiques de l’urbs. La carte et le sens politique pour exercer la démocratie autrement, sans chercher des rois à renverser ni donner trop de prix au pouvoir systémique du politique, de l’économique et du sociétal.

Revoir la carte de nos repères et de nos valeurs en les éprouvant, plutôt qu’en plaquant nos idées sur le réel en les opposant. Liberté, égalité, fraternité : qu’est-ce cela veut dire aujourd’hui, concrètement, un jour de match ou un jour de grève ? Comment se rendre libres et rendre libres les autres des contingences liées aux réseaux de transport quand tout se grippe et se bloque ? Comment interpréter cette égalité plus ou moins relative mais néanmoins objective face à la paralysie de la mobilité physique ? Au pays des beaux esprits et à l’heure des réalités virtuelles, oublierait-on parfois que nous avons un corps soumis à la pesanteur ?... Comment inventer des gestes et de nouvelles façons d’être présents à nous-mêmes et solidaires, sinon fraternels, quand tout pousserait à se replier, s’évader ou à préserver ses intérêts personnels et catégoriels ?

La pause a une valeur : celle d’obliger à se redéfinir soi-même et ensemble dans l’appartenance au « commun », plus encore qu’au collectif. Car l’humain n’est pas une « collection » ni un « ensemble », pas plus que l’individu n’a de sens qu’à mesure qu’il s’oppose, se divise davantage des autres. Mais bien plutôt en prenant conscience et en agissant avec la conscience de ce qui relie dans un "nous" cohérent. Ce qui relie tel point de la carte à un autre nous permet de voyager. Mais qu’est-ce qui relie les humains d’une même cité ? Que signifie cette « citoyenneté » qu’on brandit si souvent comme un prêt-à-gloser sémantique ? Et plus largement qu’est-ce-qui relie l’humain et le dépasse ? Ici, localement, ou à l’autre bout de la planète ? C’est dans un juste aller-retour entre nos valeurs universelles de fraternité et l’exercice concret de cette valeur au quotidien que le sens de l’appartenance à une réalité humaine qui nous inclut et nous dépasse, qui vit et se transforme, pénétrera les esprits et résoudra les conflits mimétiques d’intérêts et de différences.

La pause n’a pas de sens en elle-même. Sinon par le sens qu’on lui donne en redéfinissant le sens du vivre ensemble. Dialogue social oui, à condition de ne pas se limiter à la sphère « sociale » et concevoir les choses à plusieurs niveaux.

Quel but se fixer quand la capacité de se déplacer rapidement d’un point à un autre est limitée ? Quelle direction, quelle trajectoire prendre, seul, à plusieurs ou ensemble, quand les moyens de se déplacer sont paralysés ? Quand les systèmes collectifs ou publics sont désorganisés ? Quand la logique est ramenée à la pesanteur des corps ? L’esprit est vif mais la chair est lente… Et la puissance de nos infrastructures, la vitesse des transports nous berce dans l’illusion que nous sommes affranchis des contingences physiques du corps par la maîtrise matérielle et technique de nos moyens de locomotion.

Retrouver le sens du « commun » quand le collectif et le public sont en panne. Qu’il est bêtement « commun » de se retrouver agglutiné sur le quai d’une gare à attendre un train qui ne viendra pas. Qu’avons-nous à mettre « en commun », hormis nos outils technologiques, nos portables et nos véhicules personnels pour palier la panne de service public ?

Quelles solutions peut-on imaginer qui ne soient pas que des astuces immédiates ? Quels réseaux d’entraide peut-on inventer à notre mesure quand les réseaux du système sont au stand by ? Va-t-on se replier sur soi ou se tourner vers l’autre ?

Qu’allez-vous faire aujourd’hui pour utiliser ce temps de grève qui, certes, aura un coût ? Pour valoriser ce temps de pause qui a un prix ? Qu’allez-vous gagner et qu’allez-vous perdre ? Qu’allez-vous donner et recevoir ? Quel sens nouveau allez-vous trouver dans les échanges ? Qu’allez-vous faire de commun ou de génial pour améliorer le bien commun ?

Bonne journée et belle fin d’automne !

Christophe Claudel


[i] Sondage AFP 12 et 13/10/2007

Par Christophe Claudel
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Vendredi 28 novembre 2008

Commentaire d'un article paru sur le site Un écho d'Israël

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Hallelujah!

Je suis convaincu que des avancées concrètes vont être faites en 2009 pour la paix en Israël, la création d'un état palestinien et la pacification du Moyen-Orient.

Lors de mon dernier voyage à Jérusalem, entre Hoch HaShana et Soukkoth, je n'avais jamais senti auparavant un tel climat pacifié dans la vieille ville. Même en 1995 à l'époque d'Itzhak Rabin et des accords d'Oslo. Et autant de volonté de faire la paix, à Jérusalem comme à Ramallah.

Volonté certes pragmatique et résignée mais néanmoins sincère, de la part des Israéliens les plus "orthodoxes" sur la question de la paix et des territoires, comme de celle des Palestiniens les plus blasés par 8 années et demie de guerre et d'humiliations au quotidien.

Espérons que les prochaines élections législatives israéliennes, si l'avancée du Likoud venait à se confirmer, ne remettront pas en cause les avancées récentes et la main tendue par le monde arabe, signal fort et nouveau dans le paysage local.

Et que la fragilité que pourrait craindre Israël une fois cette paix négociée et un Etat palestinien créé, ne se transformera pas en menace plus grave pour l'état hébreu face aux nations arabes unies derrière la nouvelle Palestine. Notamment au cas où les tensions viendraient à s'exacerber de nouveau à cause d'un durcissement du climat international, d'un danger plus grand venu d'Iran ou de Syrie, ou d'un nouvel accès de violence dans la région...

L'arrivée de Barack Obama à la Maison Blanche le 20 janvier prochain sera sans conteste un atout majeur dans la remise en œuvre d'un processus de paix pénalisé par le manque de volonté de l'administration américaine sur ce dossier et les erreurs stratégiques et diplomatiques calamiteuses commises durant les sombres années Bush.

Plus que jamais, le monde doit s'unir, conspirer et agir pour que cette paix advienne dans de bonnes conditions. Il en va de son avenir. Et de celui de l'humanité.
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Illustrations

- Femmes palestiniennes dans le quartier juif
- Palestiniens plaisantant avec un soldat de Tsahal (quartier arabe)

Jérusalem, Rosh HaShana 2008
Copyright Christophe Claudel 2008

Par Christophe Claudel
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Mardi 3 février 2009

Commentaire des déclarations de Shimon Pérès à propos de l’opération « Plomb durci » .

Article paru sur le site Un écho d’Israël.


>>> Lire l'article
 
 

Les propos de Shimon Pérès sont ceux d’un homme sage qui a traversé toute l’histoire de son pays.

 

Mais la véritable question est : peut-on au 21e siècle « faire la paix » en faisant la guerre ? La paix est-elle la « victoire » promise et attendue au terme d’une guerre « juste », comme le proclame le président israélien ?

 

Il semble que cette logique ne fonctionne plus. Et c’est bien tout le malentendu entre Israël et ses alliés occidentaux objectifs, qui aspirent comme lui à la paix pour tous.

 

Sortir de la logique de guerre

 

L’état d’Israël et ses dirigeants sont marqués par leur histoire. L’état d’Israël a 60 ans. Il est né 1878 ans après la destruction du Temple, 1813 ans après le sac de Jérusalem par Hadrien et la dispersion des Juifs de Judée. L’état moderne d’Israël est né juste après la Seconde guerre mondiale, la Shoah et au terme  d’une guerre d’indépendance. L’état israélien vit depuis 60 ans avec la menace permanente d’être détruit. Le jeune état a dû lutter contre ses ennemis extérieurs et intérieurs pour survivre, réagir contre des attaques hostiles d’états voisins (guerre des Six jours, guerre de Kippour), ou de factions terroristes hébergées voire soutenues indirectement par des états voisins (OLP  lors de la première guerre du Liban, Hezbollah toujours au Liban en 2006).

 

Le Hamas installé à Gaza est un cas à part. Soutenu ouvertement par l’Iran d’Ahmadinejad, et logistiquement par d’autres états. Mais sans légitimité politique envisageable  au sens du droit international car fidèle à sa rhétorique terroriste et anti-Israël. Pas d’état à Gaza mais un statut temporaire d’autonomie dans les territoires et une guerre interne palestinienne entre partisans du Fatah et ceux du Hamas. Incompatibilité entre une logique de paix à long terme voulue par Israël malgré les ambiguïtés passées de la politique israélienne et une logique de guerre indéterminée contre l’ennemi sioniste et occidental proclamé par les terroristes  islamistes.

 

Israël est un état en guerre permanente, sur le qui-vive depuis 60 ans. Son identité en tant qu’état est indissociable de la réalité guerrière et de cette logique de la guerre, préventive ou défensive. Guerre nécessairement juste puisque justifiée par la survie du peuple, confondue aujourd’hui avec celle de l’état. Personne dans un monde régi par le droit des peuples et la prétention universelle des valeurs occidentales ne songerait à contester ce droit quitte à prendre les armes, mis à part ses ennemis déclarés : Hamas, Hezbollah, Al Qaïda, Iran, voire Syrie.

 

Le poids de l’histoire : comment en sortir

 

Israël s’est construit à partir de l’histoire, des idéaux et des valeurs des 19e et 20e siècles. Porté par les idéaux d’un Theodor Herzl et l’héritage du sionisme, sa création fut précipitée par le choc le plus cataclysmique de l’histoire du peuple juif, la Shoah. Et la prise de conscience des nations alliées de l’urgence de créer un état juif au lendemain de la victoire sur les nazis. Israël dut alors lutter avant de proclamer son indépendance et la préserver, contre le droit international de l’époque, construire un pays neuf, le protéger et le développer à la force du fusil et des bras de ses premiers colons, parmi lesquels bon nombre de fils de déportés ou d’anciens déportés eux-mêmes.

 

D’un point de vue symbolique, Israël incarne la force de la vie qui renaît des cendres de la mort. Ce qu’ont mis en scène de façon éloquente les architectes et artistes israéliens au Mémorial de la Shoah sur la colline de Yad Vashem : délicat travail de relecture de l’histoire et de construction de la mémoire nationale qui joue autant sur la réalité historique que les symboles.

 

Si l’on oublie ces 60 ans d’histoire qui font l’Israël d’aujourd’hui et marquent l’état, la nation et le peuple israéliens, on ne peut comprendre le drame que vit aujourd’hui Israël et le malentendu qui l’oppose au reste du monde.

 

Selon l’adage "Si vis pacem, para bellum", Israël est un état en lutte pour sa survie. Ce n’est pas un mythe, même s’il existe une mythologie et une rhétorique nationale de la défense du pays. C’est une réalité. Les bombes dans les bus, les attentats suicide, les roquettes tirées depuis le Liban ou le Nord de Gaza sont une réalité. Israël lutte contre un ennemi, des ennemis, ouvertement ou indirectement hostiles à son existence. Ennemis qu’il tente de circonscrire par tous les moyens : guerres préventives ou défensives à ses frontières, mur de confinement des territoires, sécurisation maximale des points de passage, action antiterroriste concertée avec les autres états en guerre contre un terrorisme globalisé, renseignement intérieur et extérieur…

 

Ce faisant, il produit injustices, frustration et humiliation au quotidien pour des millions de Palestiniens vivant en Israël ou dans les territoires. Terreau fertile à tous les ressentiments et engrais rêvé pour l’argumentaire des fondamentalistes islamistes ou antisionistes arabes. 

S’il est inadmissible de voir la guerre menée par Israël contre les terroristes du Hamas comparée à l’extermination nazie du peuple juif par un état totalitaire, comment faire pour tirer toutes les leçons de l’histoire, ancienne ou récente, faire en sorte qu’elle ne bégaye pas, voire s’affranchir du poids de l’Histoire ?

 

Quelle guerre pour quelle victoire ? Le terrorisme résiste à toute guerre classique en alimentant la logique de guerre mimétique

 

Autre concept du 20e siècle, hérité de la guerre froide, Israël a construit sa sécurité sur sa "force de dissuasion", nucléaire, et sur la puissance de Tsahal, l’un des piliers de la nation auquel chaque israélien est lié par une histoire personnelle. Lequel, on l’a vu durant la guerre « ratée » du Liban en 2006, n’est plus adapté aux méthodes des terroristes.

 

La dissuasion joue son rôle vis-à-vis d’un état souverain engagé dans une conflit ou un rapport de forces avec un autre état. Pas avec des mouvances terroristes dont la stratégie est d’infiltrer, pervertir, déstabiliser, terroriser mais aussi séduire et exaspérer populations, états, médias, ONG, discours, ainsi que tous les centres ou réseaux de pouvoir : politiques, stratégiques, économiques, informationnels, symboliques, religieux. Le terrorisme est une pensée totalitaire, un projet de pouvoir totalitaire et global, il mène d’abord une guerre contre la conscience humaine et la liberté de conscience, avant de mener une guerre contre des institutions, des états, voire la civilisation, quelle qu’elle soit. Comme ce fut le cas en France au temps de la Grande Terreur en Russie Au temps de la Révolution soviétique, il n’y a plus d’autre justification ni finalité pour la conquête du pouvoir et des consciences que la guerre globale et permanente, laquelle se décline en autant de conflits locaux qui tous se résument à un seul objectif fantasmatique : le Djihad total et l’extermination de tous ses adversaire réels ou fantasmés (comme autrefois la Révolution totale).

 

Le terrorisme érigé en projet de société, c’est la victoire du Mimétisme. Ce en quoi le terrorisme est profondément diabolique.

 

Face à cette logique d’infiltration et de guerre tous azimuts, la logique militaire ne tient plus. On ne peut gagner une guerre contre un ennemi qui infiltre tout le Réel pour le détruire de l’intérieur.

Faire la guerre militaire, c’est exacerber le désespoir des populations et provoquer la violence aveugle en retour. Puisque les terroristes VEULENT la guerre et le chaos, prétendument pour hâter l’apocalypse au nom du Jugement dernier.

 

Faire la guerre politique a aussi ses limites, puisque tous les états sans exception connaissent l’infiltration de la logique de la terreur. Cette logique est fondée sur une volonté de figer les mécanismes de réflexe sécuritaire, l’usage de la force légitime et donc l’action politique par une fascination et une stérilisation des consciences nationales orchestrées à partir d’attaques ciblées, répétées et surmédiatisées.

 

Le terrorisme agit au niveau organique pour les systèmes états-nations comme le sida agit par rapport au système immunitaire. Le virus HIV parasite les mécanismes de réplication de l’ADN, s’installe et se développe chez son hôte au cœur du sang, cible les lymphocytes T4, cellules dont la fonction est d’assurer la vigilance immunitaire et s’établit dans des « sanctuaires » (moelle épinière, cerveau). Il paralyse la vigilance immunitaire, désorganise le système, affaiblit la « conscience » identitaire de l’être organique, permettant à d’autres infections dites « opportunistes » se développer, jusqu’à la destruction totale de l’organisme. L’analogie est éloquente. Or contre le terrorisme politique comme pour le sida, point de « vaccin ». Al Qaïda est une hydre protéiforme aux ramifications confuses et sans cesse mouvantes. On ne vaccine pas un état avec une piqûre préventive et quand le mal est déclaré, on ne traite pas le mal en l’attaquant de front, au risque de provoquer des résistances et des mutations génétiques…

 

Faire la guerre économique a aussi ses limites en un temps où les réseaux de la finance mondiale sont loin d’être transparents et assainis, où l’avidité et non l’éthique mène toujours le monde, où les enjeux économiques sont tels que les concessions à « l’ennemi », avoués où occultes, sont légion. Qu’on songe à la politique menée par la dynastie Bush et l’ultra-droite américaine au nom de leur croisade moderne pour le Bien contre le Mal, en vérité au nom d’intérêts pétroliers et économiques, militaro-industriels et géostratégiques d’une Amérique hyperprotectionniste.

 

Faire la guerre de l’information est peine perdue, tant l’esprit de confusion stérilise les consciences et noie tout discernement critique. Surtout dans un monde où les medias sont soumis aux impératifs du marché de l’information, de la rentabilité maximale, de l’audimat et donc du sensationnel. Quant au cyberespace, il fonctionne selon les lois du chaos à peine organisé, où l’information circule à plusieurs Gb/s ou Mb/s quasiment sans aucun filtrage.

 

Alors quelle guerre faire et peut-on « gagner la paix » comme on gagne la guerre ?

 

Qui parle de paix parle non seulement d’absence de guerre mais aussi de morale. La paix est une valeur universelle, un grand principe. Qui peut être garant de cette morale et de ce principe ? Les instances internationales ? Sur le dossier du Moyen-Orient, c’est davantage par leur impuissance, leurs limites et leur inertie qu’elles se sont illustrées au cours de la décennie. Quant l’universalisme humaniste chancèle, on en appelle au Dieu gendarme et les religions reviennent au devant de la scène, avec leur lot de régressions identitaires et que l’on connaît.

 

Guerre religieuse ? On voit où cela mène. Et Israël a raison de garder ses distances face aux exacerbations du sentiment religieux et aux partis ultrareligieux.

 

Etat démocratique, il faut rappeler qu’Israël est aussi fondé sur une dissension du politique et du religieux. L’état est régi par des lois fondamentales annonçant une promesse de constitution. Son socle juridique est un compromis, un mix instable entre lune vision laïque, hérité des valeurs occidentales, et une vision strictement religieuse, héritée d’une lecture littéraliste du Tanakh. Ses fondements sont ceux d’un état toujours « en attente ».

 

Israël se bat pour exister, se développer, vivre au quotidien, mais aussi incarner dans son histoire présente et aux yeux du monde les valeurs universelles dont le peuple d’Israël est le détenteur.

 

Le religieux, centre du paradoxe

 

Son histoire est traversé par un paradoxe, où mythologie sioniste, pragmatisme politique et exacerbation du religieux se mêlent et s’opposent. Ce champ symbolique et les discours qui le structure, font écho au mythe de Josué, aux batailles pour la conquête et la défense de la terre. Terre qui n’en demeure pas moins « promise », jamais définitivement « conquise ».

 

Israël est porteur de valeurs universelles de paix, ce que rappelle fort justement Shimon Pérès. Mais cette paix n’est jamais durable. Depuis plus de 3000 ans et la fondation de Jérusalem, le peuple d’Israël comme la ville de la paix ont connu maintes périodes d’occupation, de dévastation, d’exil, de diaspora, alternées de périodes plus fastes mais toujours précaires. Israël est un peuple au destin par nature tendu. Tendu vers l’ailleurs, tendu vers l’avant, tendu vers l’a-venir. Tendu vers son destin. Tendu vers l’attente. Tendu aussi par les tentations de compromis avec ce qui ne relève pas de son destin. Tendu par la confrontation avec les nations.

 

Si la guerre semble nécessaire aux Israéliens à court terme pour répondre à la provocation du Hamas et briser la logique du terrorisme, cette logique apparaît caduque et contre-efficace. Il n’est reste pas moins que résonne dans cette accélération de l’histoire le sentiment d’un combat. Combat existentiel ? Combat éthique ? Combat spirituel ? Combat eschatologique ?

Israël, peuple du "combat" ? Quel combat ? Celui de Josué le conquérant ? Ou celui de Yeshouah l’annonciateur d’un Royaume de Paix à venir ?


Il n’est pas étonnant de voir Israël et les nations ou imprégnées de culture judéochrétienne se rapprocher sur la nécessité de faire la paix et s’opposer sur les moyens d’y parvenir.  Schématiquement, la paix des nations est subordonnée à la transcendance de l’Universalisme du droit humain, représenté par les institutions internationales, embryon d’une gouvernance mondiale. Pour les fondamentalistes islamistes, pas de paix sans extension globale de la Charia, de gré ou de force, et du pouvoir théocratique par le Djihad. Entre ces deux visons schématiquement opposées, Israël, pays occidental dans par culture et ses institutions modernes et oriental par ses racines, peine à définir sa propre vision de la paix, obsédé par sa propre sécurité à court et moyen terme. Le religieux apparaît ici davantage (et s’illustre souvent) comme force régressive que de progrès.

 

Spirituellement autant que militairement, Israël est contraint à un devoir de vigilance permanente, au risque de péricliter. Et à une érection ininterrompue de sa conscience. Combat contre les tentations régressives, l’infidélité à son élection et à son destin, contre les tentations sécularisantes et assimilatrices, combat contre la tentation de s’approprier son destin et d’en diriger soi-même le cours, en se coupant de Dieu, tentation de se limiter à la littéralité de la Torah ou à des interprétations qui noient la Ruah dans l’épaisseur des textes et des commentaires à propos du Livre... Tentation d’ériger Dieu en étendard guerrier au plan politique au lieu de se soumettre à la nécessité du combat spirituel, lequel n’est pas qu’affaire d’hommes ou de clercs.

Comme le Djihad perverti des islamistes est une transcription fondamentaliste du combat spirituel auquel le Coran appelle les fidèles, non contre un ennemi extérieur à anéantir mais contre l’ennemi intérieur, Israël doit persévérer dans la voie de ce combat éthique et spirituel.

 

Avec pour armature éthique la Torah et le Talmud, pour aiguillon spirituel les Neviim, pour étais symboliques les Khetouvim. Et pour actualité la Ruah.

 

L’attente du Messiah est saine si elle est attente confiante, sereine et active, et ne vise pas précipiter le cours des événements ou à se substituer à Dieu, seul Juge et seul dépositaire de la clé des temps.

 

La paix comme victoire ?

 

Quand bien même le Judaïsme, le Christianisme et l’Islam célèbrent la Paix comme pinacle de leurs valeurs, aucune logique strictement religieuse n’a jamais permis d’instaurer dans l’histoire des peuples encore moins aujourd’hui une paix définitive. Les ruptures théologiques et les différences identitaires, religieuses, culturelles, resteront toujours des points d’achoppement, de scandale mimétique et de tensions pour les partisans d’une paix justifiée par le seul discours religio-centrique.

 

Pour atteindre la Paix à laquelle chacun aspire, il faut aussi dépasser le religieux, comme il faut dépasser les discours humanocentriques (ceux des droits humanistes et universels) et théocentriques (ceux du droit divin).

 

C’est à ce changement de paradigme, à ce saut de conscience individuel et collectif que nous sommes tous appelés. Israël en premier lieu.

 

Les valeurs du judéochristianisme ont fondé l’Occident. Au même titre que la racine gréco-romaine. Même sécularisé, l’Occident vit encore de ces valeurs. Mais comme la civilisation occidentale, comme toutes les civilisations, se dissout dans la globalité, celles-ci aussi sont caduques et en attente d’un aggiornamento spirituel. Débarrassées des voiles grec et romain, débarrassée des régressions débarrassée de sa subordination aux pouvoirs et aux paradigmes précédents, militaire et politique, économique et social, théologique et culturel, ces valeurs apparaîtront dans leur pleine lumière. Comme en sera dévoilée la Source qui les inspire de toute éternité.

 

N’attendons pas une apocalypse temporelle pour ôter les voiles. Ce travail est personnel et spirituel. Il doit aussi devenir collectif et global. Sinon le monde sombrera de nouveau dans la régression de la violence mimétique et la guerre sera générale.

 

A chaque vacance du pouvoir américain, Israël a connu des périodes de troubles.

 

11 jours avant l’investiture d’Obama, Bush soutient toujours cette logique de guerre totale qui fut la pierre d’angle de sa politique et appuie le gouvernement israélien dans sa guerre juste pour éradiquer la gangrène terroriste de la terre et de la population. Mais cette tentative porte en filigrane la tentation d’une épuration totalisante. Ce que les médias stigmatisent en jetant des images insoutenables en pâture aux consciences égarées.

 

La Paix est possible maintenant. La pacification des consciences précède et appelle la paix des peuples.

 

Il faut sortir de cette logique et garder l’esprit éveillé, sans se laisser emporter par le seul registre émotionnel. Grave et difficile exercice d’équilibrisme de la conscience. Mais il n’y a pas d’autre alternative : discernement, équanimité, fidélité.

 

Discernement spirituel avant d’être lucidité factuelle. Car les événements sont trompeurs et sans recul on cède à la tentation du jugement et de la réaction.

 

Equanimité de conscience pour ne pas vaciller dans la précipitation émotionnelle.

 

Fidélité à la Vérité ultime, laquelle n’est jamais entièrement révélée.

 

Fidélité à une exigence éthique et spirituelle qui résume tous les commandements religieux mais que les mots sont imparfaits à traduire : amour, compassion, charité, solidarité, pardon.

 

Fidélité au principe de responsabilité, sans lequel toute conviction partiale n’est qu’un coin enfoncé dans l’être de l’autre. « Répondre » et « répondre de ». Car nous aurons tous tôt ou tard à répondre de nos actes et de nos choix.

 

Que la Paix soit en vous et avec vous !

Par Christophe Claudel
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