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Vendredi 10 mars 2006 5 10 /03 /2006 18:53
 


CINEMA

Réussir ou mourir
(Get rich or die trying)
Jim Sheridan

La vie du rappeur 50 Cent portée à l'écran. Enfance difficile, deal, braquages, meurtres et violence avant la rédemption par la musique... On pouvait s'attendre tout au mieux à un film de promo pour les fans, au pire à un navet fastidieux. Surprise, ce film qui n'est évidemment pas un chef d'oeuvre se révèle agréable, pas si mal fait et même touchant.
 
D'abord le genre : ce n'est pas un film musical, ni un film sur le rap, mais plutôt un film de gangsters, dans la grande tradition du cinéma américain. Même si la musique accompagne la narration et rythme l'histoire d'une passion, elle n'est jamais le thème central. L'univers des bad boys est filmé avec une vraie sensibilité, sans outrance ni complaisance, s'attachant à la psychologie des personnages plutôt que sombrant dans une analyse sociologique convenue.

Ce que Jim Sheridan s'attache à décrire en filmant la biographie de Curtis « 50 Cent » Jackson, c'est le parcours d'un jeune homme à l'âme blessée, trempée dès le plus jeune âge à la dureté des gangs. Un père inconnu, une mère dealeuse froidement assassinée, l'exemple des grands-frères qu'on s'empresse de suivre pour se faire une place en bravant la loi. Et la rue qui impose la sienne.

Ce film dresse un portrait finalement attachant et humain d'un artiste reconnu autant pour son arrogance que pour son talent. On découvre un 50 Cent pudique là où on le croyait exhibitionniste, fuyant les sentiments et dissimulant ses émotions pour ne pas avouer ses blessures. Son jeu d'acteur, ni forcé ni narcissique, donne une épaisseur et une vérité au personnage de Marcus, l'adolescent qui rêve de devenir rappeur, qui laissent la place à des non-dits, à des sentiments troubles, à une quête identitaire.

La quête du père et la quête de soi sont en effet des leitmotivs et des fils conducteurs du film. Les figures masculines sont autant de points de projection et d'identification pour le jeune homme tout occupé à jouer un personnage de dur et pourtant en exil de lui-même. Grand-père las, oncle pervers, copain de taule manager, chefs de gang cyniques, seconds couteaux avides, mania de la drogue ombrageux et superbement interprété par Bill Duke (Car wash, American gigolo, City of angels), tous ces personnages renvoient leur empreinte comme autant de modèles et de repoussoirs, et tissent la trame d'une métamorphose, depuis les bas-fonds du Bronx jusqu'aux premières marches des charts.
 
Comparé au très commercial 8 Mile de Cutis Hanson, qui retraçait la vie du rappeur Eminem, Réussir ou mourir lui est supérieur par l'authenticité narrative et la tendresse pour le personnage. Pas de battles entre apprentis rappeurs, par de cabotinages ni de blablas pour conquérir les filles, pas de personnage fabriqué, ici tout est imprégné par l'odeur du crack, du sang et des flingues, la soif de l'argent, le désir de vengeance et celui de réussir confusément mêlés.

Pas de parallèle possible non plus avec la réalité de nos banlieues éruptives. Car l'American dream n'est pas le modèle d'intégration à la française et New York n'est pas La Courneuve. Au travers du parcours de ce gangster devenu star du hip hop, c'est toute l'Amérique qui est résumée. Ses contradictions, la violence des rapports sociaux, ses rêves de gloire et d'aventure, ses icônes et ses tabous.

On comprend mieux en voyant ce film que le rap n'est pas une simple attitude pour glaner les dollars et faire rêver les kids sur des clips tocards mais la bande-son d'une soif de vivre aux accents criants de la rue, que rien ne peut arrêter.
Par Christophe Claudel - Publié dans : Vibrer
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