27 février 2006
S'agissant de l'affaire des « caricatures de Mahomet » publiées par un journal danois et de la tournure dramatique prises par les réactions violentes et disproportionnées déclenchées dans le monde musulman, plusieurs redressements de perspective s'imposent.
Il est tout d’abord essentiel de procéder à une clarification sémantique sur le terme même de « caricatures du Prophète » dont dépend toute la polémique engendrée à leur propos.
Force est de reconnaître que ces dessins, pour autant qu’ils prennent le trait de la caricature et s’inscrivent donc dans un registre polémique, et bien qu’ils mettent en scène sans contestation possible le visage du fondateur de l’Islam, ne sauraient en aucune façon être assimilés à des « caricatures du prophète Mahomet ». A l’évidence l’intention du dessinateur n’a jamais été de représenter un homme, Mahomet, sous les traits de la dérision ou du ridicule. Encore moins de singer par le biais de son fondateur, la figure centrale d’une religion. Et certainement pas de provoquer l’ensemble des Musulmans en ridiculisant leurs croyances.
Non. L’intention du dessinateur est claire : il s’agit bien d’illustrer l’instrumentation qui est faite de la figure de Mahomet et de ses paroles retranscrites dans le Coran au bénéfice d’une idéologie fondée sur la violence et la destruction. Ce que ces dessins montrent, ce n’est pas Mahomet en tant que personnage historique et figure religieuse, ni un symbole de l’Islam, c’est évidemment le détournement monstrueux de ses propos et de son image par l’islamisme et par les terroristes.
Que ces dessins puissent éventuellement choquer, cela va de soi. Car telle est précisément leur nature : provoquer un choc visuel et sémantique, par un renversement apparent du sens, afin de forcer la réflexion ou la prise de conscience et de révéler le sens caché derrière le sens apparent. De la même manière que l’on a pu ainsi, sur fond de terrorisme islamiste, montrer le visage de Mahomet surplombé d’une bombe pour dénoncer l’absurde usage fait par les intégristes de la figure du prophète, on aurait tout aussi bien pu, sur fond de procès de pédophilie incriminant des prêtres catholiques, ironiser sur les paroles du Christ déclarant : « Laissez venir à moi les petits enfants »…
De la même façon eût-il été probablement choquant à l’époque des croisades ou de l’inquisition de représenter le Christ sous les traits d’un soldat en armure égorgeant des infidèles ou d’un bourreau brûlant des hérétiques. Ceux qui initièrent et justifièrent ces pratiques au nom de la foi chrétienne eurent vraisemblablement condamné tout aussi violemment tout propos prétendant justement dénoncer le scandale et l’inversion des valeurs.
Ce qui est en cause éventuellement dans toute caricature de ce type, c’est le mauvais goût de pseudo amalgames propres à mettre en exergue la perversion symbolique. Mais on ne peut condamner une expression publique à cause de son mauvais goût. Le goût ne tombe pas sous le coup de la loi, sauf si l’opinion exprimée est explicitement diffamatoire ou propre à susciter la haine. A ce titre, ceux qui relativisent ou défendent le droit de caricaturer au nom du principe de la liberté d’expression ont tort. Qui plus est ils se situent sur le même terrain dangereux que ceux qui entendent limiter cette liberté d’expression au nom de principes religieux : celui du jugement de valeurs, au détriment du jugement de réalité.
Ces caricatures ne sont nullement l’expression d’une « opinion » sur Mahomet ou sur l’Islam, pas plus que leur publication ne peut être interprétée a priori comme un parti pris délibéré d’un modèle culturel contre un autre, fondant sa justification sur des « valeurs » que l’on pourrait rapidement qualifier d’occidentales ; lesquelles, déplacées de leur contexte d’origine, pourraient entrer en conflit avec d’autres systèmes culturels. Par un télescopage sémantique, elles ne disent rien de plus que ceci : « Les intégristes musulmans utilisent Mahomet pour justifier le recours à la violence terroriste. » Il ne s’agit pas d’une « opinion », il s’agit d’un « fait », objectif et indiscutable ! Si cela paraît une évidence à la plupart des esprits occidentaux, encore faut-il pour le reconnaître s’autoriser à propos du discours religieux à faire preuve de recul et d’analyse critiques. Et c’est bien là que le bât blesse.
Prendre ces dessins au pied de la lettre, c’est du coup tomber dans le même écueil grossier que celui représenté par le discours intégriste : celui de la littéralité et de l’interdiction du questionnement critique. C’est donner à ces dessins le sens suivant : « Mahomet a tenu des propos violents, donc l’Islam est une religion violente et donc tous les Musulmans sont en puissance des terroristes. » Alors qu’en dénonçant l’extrémisme sur fond d’analyse critique du phénomène et du discours, la caricature dit implicitement le contraire.
Cette clarification amène un second constat et une seconde rectification. Que ces dessins soient à l’origine d’une violente polémique où la confusion des registres et des affects l’emporte sur la clarté des intentions et des arguments, nul ne peut le nier. Si ces dessins ont pu scandaliser, ou s’ils ont pu être utilisés pour nourrir le scandale, c’est justement parce qu’ils illustrent le scandale lui-même de l’islamisme, à savoir la perversion du religieux et l’inversion de ses valeurs fondamentales. Or si c’est la publication de ces caricatures en tant que fait qui provoque le scandale et non ce qu’elles dénoncent par la représentation, c’est bien que leur pouvoir révélateur a été habilement et intentionnellement perverti pour en falsifier le sens. Et que l’accès au sens lui-même est verrouillé par l’interdit de la représentation symbolique comme voie d’accès au sens.
Ces dessins illustrent parfaitement les mécanismes au cœur même de la violence en général, telle que les a analysés René Girard, et de toute forme de violence totalitaire en particulier. C’est à dire comme un processus alimenté par le désir mimétique et la désignation de victimes émissaires. Derrière l’acharnement violent et souvent incompréhensible des terroristes islamistes contre l’Occident, il y a une fascination mimétique et le désir de s’en approprier les symboles bien plus qu’une volonté d’en dénoncer la prétendue décadence. Et les victimes des attentats ou de la vindicte fondamentaliste ne sont rien moins que des victimes émissaires en nombre toujours insuffisant pour satisfaire le désir de vengeance, maintenir symboliquement la cohésion du groupe et forcer l’adversaire à se résoudre à la logique d’appropriation totalisante par la terreur. Dans ce mécanisme il y a une incapacité radicale à poser l’altérité comme fondement du discours entre deux sujets et la réduction de toute altérité à un objet d’appropriation. Le scandale de la violence réside précisément dans l’incapacité de ses auteurs à sortir du cycle ininterrompu du désir et de la vengeance mimétiques.
Le mal-être identitaire des peuples musulmans sur lequel s’appuie l’islamisme pour se propager, sa méfiance à l’égard de la modernité et sa référence constante à un âge d’or de la civilisation musulmane auquel il serait possible de retourner par la l’instauration pleine et entière des lois de la charia et la subordination du politique au religieux, son obsession maladive de toute déviance à ces mêmes lois fantasmée comme l’influence hostile ou agressive d’un adversaire qu’il faut à tout prix détruire, s’inscrivent parfaitement dans cette logique de la perpétuation d’une violence victimaire et du scandale qu’elle constitue.
Le dessin qui provoqua le plus de réprobations illustrant le prophète Mahomet coiffé d’une bombe est sans doute aussi celui qui illustre le mieux ce scandale. En juxtaposant ainsi le visage d’un homme considéré par les croyants comme une figure positive et sacrée et ce symbole de violence barbare qu’est la bombe terroriste, le dessin n’entend pas signifier que Mahomet lui-même fût un instigateur de mort et un prophète du nihilisme, que le Coran comporte ou constitue un encouragement au meurtre, ni que l’Islam soit une religion violente. Il montre au contraire combien il est dangereux et inadmissible d’utiliser une figure religieuse pour justifier le discours et les actes terroristes comme le symbole inamovible d’un sanctuaire à préserver contre toute concurrence identitaire.
La nuance est essentielle. Si ces dessins cristallisent en quelques raccourcis imagés le cœur même du scandale, il est normal qu’ils scandalisent. En revanche, se tromper de cible relève de la confusion, sinon de la falsification intellectuelle, et donc de la manipulation.
A ce propos, il y a lieu de distinguer les intentions et les arguments de ceux qui, au sein du monde musulman, ont pu déclencher la polémique et attiser la rancœur en détournant le sens de ces caricatures, du sentiment généré parmi les Musulmans convoqués à dénoncer le scandale et l’affront.
S’agissant des intentions de quelques imams, qui, six mois après la parution de ces dessins dans un quotidien danois, ont sciemment jeté l’opprobre sur une nation et ses institutions, le Danemark, jugé coupable de profanation envers l’Islam, puis par glissements successifs, ont nourri le fantasme d’un affrontement hostile entre le monde occidental d’une part, présenté sous les traits de « l’arrogance » comme un agresseur ou un oppresseur aux intentions violentes, et le monde musulman, présenté comme victime du précédent et détenteur d’une vérité absolue et universelle, justifiant des discours de revanche et l’incitation explicite ou sournoise à la violence pour faire obstacle à l’agresseur ou laver l’affront, on ne peut facilement réduire les discours et les événements produits à une simple lecture affective, psychologique ou sociologique. Comme si les réactions observées dans bon nombre de pays musulmans, aussi disproportionnées qu’en apparence incontrôlables, répondaient à une manifestation populaire, unanime et spontanée, de peuples ou de groupes musulmans se sentant offensés et réclamant justice.
Pour autant que les manifestations exprimées par des personnes ou des groupes musulmans, y compris dans le débat médiatique initié notamment dans des pays étrangers à cette polémique comme la France, répondent à des convictions et des sentiments sincères, ce qui est grave et doit être dénoncé, hormis les conséquences dramatiques engendrées par ces réactions, c’est la confusion, sinon la duperie et le mensonge entretenus dans les esprits pour attiser le ressentiment, sur fond de frustration individuelle ou collective.
Quelles peuvent être alors les intentions de ceux qui ont pris prétexte de quelques dessins publiés dans un journal national danois pour fomenter une polémique d’envergure mondiale en attisant le ressentiment des foules de croyants en Egypte, au Pakistan ou en Indonésie ? Après tout ces dessins ne s’adressaient nullement à des lecteurs musulmans, encore moins à une audience élargie au Moyen-Orient.
Il ne s’agit pas de dénoncer comme d’autres l’ont fait, le caractère illégitime d’un débordement du discours religieux sur la sphère laïque ou politique, ou d’accréditer la théorie du « choc des civilisations » en prenant acte du décalage historique et de l’insoluble incompatibilité entre deux cultures, l’une fondée sur la prétention à l’universalisme dogmatique des croyances religieuses, l’autre sur la modernité, le relativisme des systèmes de valeurs, les principes de liberté et d’égalité des citoyens comme fondement du droit, du dialogue démocratique et de la vie en société. Les choses sont autrement plus complexes et derrière le paravent des discours et des phénomènes grossis par la loupe des médias, il convient de distinguer les véritables enjeux.
S’il faut distinguer les discours des affects et les intentions des polémistes de celles, conscientes ou inconscientes des foules, encore faut-il ne pas tomber dans le piège dans lequel ces discours et ces affects voudraient nous entraîner.
Les discours et les arguments opposés par les représentants du monde musulman à propos du des « caricatures de Mahomet » sont-ils fondés et recevables ? S’agissant du sens de ces dessins, avant même de débattre sur le droit à la caricature et ses limites éventuelles, on aura compris qu’ils ne peuvent être dénoncés au motif qu’ils caricaturent le Prophète et heurtent la sensibilité des fidèles. A fortiori prétendre interdire de tels dessins ou punir leurs auteurs au motif qu’ils présenteraient un caractère « raciste », « xénophobe », « islamophobe » est irrecevable. Les tribunaux appelés à se prononcer sur ces caricatures ne manqueront pas de débouter ceux qui les auront saisis. Affirmons-le définitivement : aucune « race », aucune « nation », aucune « conviction » religieuse n’a jamais été visée en tant que telle par ces dessins. Ces dessins ne sauraient être assimilés aux caricatures de propagande telles qu’on a produit le régime nazi à l’égard des Juifs pour entretenir la suspicion et la haine antisémite. Pas plus qu’il ne présenterait un caractère délictueux par leur volonté d’assimiler tous les Musulmans à la mouvance terroriste. En d’autres termes, leur lecture ne peut se résumer à une équation du type « Islam = violence » ou « Mahomet = terroriste ». Leur propos est bien d’affirmer : utiliser l’Islam ou Mahomet pour justifier le terrorisme est un scandale. Même si dans ce télescopage de symboles il y a bien une interrogation sinon une incitation indirecte auprès des lecteurs musulmans à se définir en opposition au discours du terrorisme.
Pour autant que les intentions des polémistes musulmans aient été de fausser délibérément le sens de ces dessins pour alimenter des réactions de ressentiment et soulever les foules, et même si de fausses caricatures autrement plus insolentes à l’égard des Musulmans ont pu être produites dans une volonté d’amalgame et de surenchère, comment comprendre qu’un si grand nombre de Musulmans, notamment appartenant aux élites éclairées vivant dans des pays démocratiques, aient pu souscrire peu ou prou à de telles interprétations ?
Oublions l’argument selon lequel il serait interdit au sein de l’Islam de représenter le Prophète sous quelques traits que ce soit. Au sein même de l’Islam cette croyance ou affirmation est très relative et discutable, de nombreuses représentations picturales du prophète Mahomet ont été d’ailleurs produites par des artistes ou hagiographes musulmans au cours des siècles. Qui plus est, cette condamnation de la représentation propre à l’Islam et commune avec le Judaïsme, n’est fondée que sur l’interdit fondamental de toute forme d’idolâtrie à propos d’un être ou d’une forme vivante ; seul Dieu pouvant être objet d’adoration. Le caractère sacré du Prophète, même s’il appelle vénération et respect, n’en fait pas pour autant une divinité comme peut l’être le Christ pour les Chrétiens.
Cet interdit ne concerne bien évidemment que ceux qui se reconnaissent comme musulmans en professant leur foi et leur adhésion à la révélation du prophète. Sans rentrer dans une lecture théologique relative aux interprétations du Coran, il y a un paradoxe à vouloir imposer l’ensemble des prescriptions religieuses à ceux qui ne se reconnaissent pas comme musulmans. Et s’il y a certes dans la pratique de la foi musulmane, individuelle et collective, une lutte à mener contre les tentations symbolisées par les mœurs ou les croyances des « infidèles », c’est d’abord sous la forme d’un « combat spirituel » propre au croyant et à sa communauté contre les régressions morales ou spirituelles, et non a priori d’une guerre armée pour propager l’Islam, étendre et défendre son territoire culturel sinon géographique, même si historiquement cette interprétation a pu prévaloir dans les premiers temps de l’Islam.
Les polémiques internes à l’Islam contemporain à propos du sens du djihad existent depuis les origines, et la confrontation entre Islam et modernité ou le souci d’approfondir l’éclairage des sources religieuses par d’autres disciplines philosophiques ou scientifiques comme les sciences humaines n’est pas que l’apanage des intellectuels musulmans. Elles concernent tous les peuples de l’Islam confrontés aux échanges culturels globalisés.
Toutefois la marque du fondamentalisme est justement de réduire les systèmes de croyance à un seul modèle d’interprétation, souvent littéral. Et l’idéologie de l’intégrisme et du terrorisme religieux se fonde justement sur la peur et l’interdit de toute forme d’interprétation autre que la leur.
En dénonçant les « caricatures du Prophète » comme un sacrilège, ou simplement l’intention de caricaturer celui-ci comme un affront à la foi et à l’identité des Musulmans, et en appelant à se révolter pour punir collectivement non pas les auteurs des dessins mais les symboles de la culture et des valeurs qu’ils représentent, au nom du caractère absolu et universel du dogme religieux opposé au principe démocratique de la liberté de pensée et d’expression, les intégristes illustrent à merveille les mécanismes de violence et d’appropriation du sens que ces caricatures entendaient précisément dénoncer.
Bien que l’islamisme ne puisse être rejeté au dehors de l’Islam, dont il constitue la composante la plus radicale, celui-ci est dénoncé par les dignitaires musulmans eux-mêmes comme minoritaire. Cependant comment expliquer que ces mêmes dignitaires religieux ne se soient pas délibérément démarqués de la polémique naissante, non pour défendre le contenu des caricatures en cause, mais pour en reconnaître, malgré la maladresse, le véritable sens et dénoncer l’intégrisme et le terrorisme comme le seul véritable scandale ?
Ce que la violence déclenchée par ces caricatures révèle en vérité, ce n’est pas tant la frustration ou l’hypersensibilité contemporaine du monde musulman, mais bien pour une large part le manque de clarification à propos des dérives intégristes, et en toute certitude un profond malaise au sein du monde musulman sur la question de l’islamisme. Plutôt que de hâter ou d’encourager cette clarification, les élites ou les représentants religieux cèdent à la tentation de la peur et du repli que leur présentent les intégristes.
Ils accréditent le chaos discursif et l’invective, alimentent le rapport de force et renforcent la fascination pour les discours violents et les affects au lieu d’appeler à un regard et un discours sereins sur soi-même. Si l’Islam aujourd’hui se sent ainsi menacé par des dessins au point de réagir par l’insulte, la violence, ou l’offuscation qui est une forme déguisée de culpabilisation collective, c’est qu’il n’est plus tout à fait sûr de ses fondements.
Les « caricatures de Mahomet » sont un révélateur de la crise profonde que traverse l’ensemble du monde musulman. Si cette crise demeure une crise interne à l’Islam et qui ne peut être résolue sans l’effort volontaire des Musulmans eux-mêmes, elle ne peut non plus être abordée et dépassée sans un engagement de dialogue avec les autres cultures.
S’agissant du religieux, c’est la prétention au caractère « universel » des valeurs et des modèles véhiculés par la religion musulmane qui est en cause. En quoi ces valeurs sont-elles universelles dans un monde où coexistent plusieurs systèmes de valeurs ? En quoi les multiples modèles culturels et formes d’aspiration à l’universel propres aux différentes religions peuvent éventuellement se rejoindre ? Voila la seule question susceptible de conduire des évolutions positives. Comment distinguer la forme du fond, ce qui divise de ce qui unit ? C’est une véritable révolution copernicienne qui attend le monde musulman. Avec pour corollaire le renoncement à imposer sa vision du monde appuyée sur une littéralité des interprétations religieuses et à considérer toute différence comme un affront ou une menace à sa survie.
Si cette évolution est essentielle et doit se poursuivre jusqu’à son terme pour l’Islam comme il s’est déjà accompli au sein d’autres cultures, le véritable enjeu des caricatures n’est pourtant pas religieux mais bien politique. Et c’est là l’autre scandale que révèlent et les caricatures et les réactions qu’elles ont suscitées. C’est bien d’une volonté d’instaurer un rapport de forces, un en vue de conquérir un pouvoir dont il s’agit. Pouvoir sur les esprits d’abord. Et à ce propos, les intégristes, prompts à dénoncer la décadence des démocraties occidentales et les limites des libertés fondamentales instituées dans les régimes démocratiques, sont passées maîtres dans l’art de la manipulation des opinions et de la captation du débat démocratique, avec une science éprouvée du verbe, une manipulation savante des discours sur les principes de liberté d’opinion, de croyance et d’expression, et une utilisation systématique des médias.
Plus qu’un simple débat sur la laïcité ou la liberté d’expression dans les démocraties, les principes sur lesquels il convient de ne pas transiger concernent bien davantage l’insidieuse contamination des idées et des discours par les modèles totalisants que véhicule l’idéologie intégriste. Hormis le terrorisme visible qui s’exprime par la violence des armes, il est un autre terrorisme beaucoup plus insidieux et discret qui consiste à subvertir les principes démocratiques au profit d’une logique qui à terme conduit à anéantir les fondements de la démocratie. Cette violence beaucoup plus discrète et ambiguë use de la culpabilisation sur fond de mauvaise conscience à l’égard des minorités pour se répandre dans les esprits.
Bien plus radical que le seul débat sur les dangers du communautarisme, ce sont les fondements philosophiques de la démocratie qui sont ici en jeu. Si au nom d’une mauvaise interprétation des principes de liberté et d’égalité on en venait à éviter toute forme d’expression pouvant être éventuellement suspectée de heurter tel ou tel groupe ou modèle identitaire, on en viendrait à renoncer à toute expression critique qui est l’essence même du débat démocratique et de l’instauration du Droit. Bien plus qu’un simple danger normatif, c’est toute la dynamique dialectique qui fonde l’établissement du Droit qui serait stérilisée. Défendre les minorités contre toute forme de stigmatisation et combattre toutes les formes d’injustice sociale doit demeurer une préoccupation constante du politique, du juge, comme du citoyen, au nom des valeurs démocratiques et dans le but de préserver la paix sociale.
Mais une société qui s’interdirait peu à peu toute réflexion critique et toute expression publique mettant en cause des modèles identitaires ou des systèmes de valeurs véhiculés par des communautés se verrait condamnée à une désagrégation certaine. En démocratie, l’opinion consensuelle ou l’équilibre entre des aspirations conflictuelles ne peut s’établir que s’il y a débat et donc confrontation de points de vue dans les limites fixées par la loi. Et cette loi en ce qu’elle a d’universel ne saurait être subordonnée à des particularismes ni résulter de la simple juxtaposition d’impératifs et d’intérêts catégoriels.
Toutes les dictatures ont en commun d’interdire le recours à la caricature comme mode d’expression. De censurer l’implicite autant que l’explicite lorsque ceux-ci tentent de s’opposer par le jeu des représentations au scandale d’une violence illégitime. Et la caricature a toujours représenté un mode d’expression populaire visant à désacraliser toute forme de pouvoir ou d’institution en en travestissant les traits pour en révéler la nature profonde. Prétendre imposer la sacralité de tel ou tel symbole culturel ou identitaire, c’est à dire le déclarer « mis à part », est non seulement incompatible avec les principes mêmes de l’égalité devant la loi, mais conduit aussi à distinguer le groupe ou la communauté auquel il réfère comme « à part », « sacré », en quelque sorte « intouchable ». Il ne saurait y avoir de liberté, d’égalité et de solidarité entre citoyens dans une telle perspective.
Assurément, il est urgent de choisir entre la difficile voie d’une conciliation possible, à la fois respectueuse des identités et fermes quant aux valeurs collectivement adoptées, et celle du doute et de la régression.