Les calicots d’un été pourri sont remisés, l’illusion de la fête perpétuelle s’est alanguie. L’automne est bien là et l’hiver se profile déjà, même si le ciel tout bleu permet encore de rêver d’ailleurs. Paris a l’âme grise et sale d’un été indien qu’on peine à goûter. Les visages sont tendus, fermés, piquants. On sent le poids du stress, mêlé à l’arrogance de la course, du choc constant des egos qui se toisent et se zappent dans l’espace public, on sent les cœurs gâtés par l’amertume des petits rois déçus, surfant sur l’exhibitionnisme de la misère du monde et, juste à côté de soi, de la timbale des déchus qu’on ne voit même plus.
Le rêve de l’Ovalie bleu-blanc-rouge s’est envolé. Ni l’ovale ni l’ellipse ne réconcilieront cette fois encore les Français avec eux-mêmes ni avec leur orgueil national, comme il y a neuf ans le ballon tout rond d’une France black-blanc-beur. La femme du Président s’en va mais ce dernier fait mine de l’ignorer, vissé aux commandes du pouvoir comme un funambule en plein élan vers une autre rive toujours repoussée ailleurs. Et voici la grève des transports qui ouvre une rentrée sociale et politique attendue comme des plus moroses, réveillant les vieux fantômes d’une France en panne, alors qu’on croyait enfin tournée la page du 20e siècle et de ses pesanteurs, qu’on se voyait déjà propulsé dans la postmodernité et bien assis à la table des gagnants.
Retour au quotidien, retour aux réflexes inertiels et aux rapports de force habituels entre le politique épris d’action et de réforme et les syndicats inquiets de préserver les acquis sociaux, mais aussi leur « pouvoir acquis », alors que la recomposition de l’échiquier et du style politique français semble irréversible depuis qu’un nouveau Président veut prendre en main le destin du pays, précipite le calendrier, accélère le rythme du changement jusqu’au vertige et donne le sentiment d’aspirer le pouvoir à lui seul dans une concentration monarchique et autocratique.
Dans la France d’aujourd’hui, malade de son narcissisme, menacée par le délitement du sentiment national à cause, dit-on, d’une mondialisation qui broie les repères, en quête inquiète d’un sentiment nouveau d’unité, de cohésion sinon de cohérence, en mal de repères et de sens de l’intérêt général, avide de retrouver par les symboles ce sentiment d’appartenance à une entité collective unie et solidaire qui transcende et réunit toutes ses différences, ce vouloir vivre ensemble inscrit dans l’idéal républicain de Fraternité, voilà une nouvelle série de grèves et de désillusions.
Toute grève des transports, qui fige l’orgueilleuse capitale et oblige à au ralentissement sinon à l’arrêt de l’activité et du travail, agace et divise. Elle brise l’espoir autant que la course, referme les esprits sur les préoccupations particulières et livre le sens de l’intérêt général aux seuls calculs économiques.
A moins que tous les Parisiens ne se mettent à l’heure de Vélib’ ou de la marche sous le soleil d’automne, on entendra encore sur les quais bondés du métro les habituelles râleries contre ces cheminots qui défendent leurs intérêts catégoriels et refusent tout sacrifice pour préserver quelques points de retraite acquis, au nom d’une pénibilité du travail des plus relatives. On verra ces regards tendus dans les gares, on entendra ce brouhaha exaspéré ou résigné devant ces oracles électroniques chargés de tempérer la grogne mais impuissants à réguler les flux interrompus du système et de drainer les masses agglutinées dans fourmilière en panne.
On sera tenté par les réflexes individualistes et partisans. On parlera avec force et conviction, défendra son point de vue avec fermeté, provocation ou laconisme, dans les couloirs et les tuyaux médiatiques, sur les écrans bien lisses et bien plats du 20 heures ou dans les coulisses blogueuses et les coursives blagueuses d’Internet 2.0.
Quoi qu’on en pense, quoi qu’on en dise, force est de constater que les Franciliens vivent contraints ou satisfaits le temps d’une pause. La province n’est pas plus épargnée et l’orgueilleuse capitale se voit renvoyée à sa morgue.
Si elle se poursuit, on évoquera bien vite à n’en point douter le « coût » de cette grève. Sujet déjà débattu aux conclusions entendues. Fera-t-on resurgir le scénario des grandes grèves de 1995 ? Spectre apocalyptique pour les uns, rêve de grandes vacances à vélo et de covoiturage sympathique pour les autres. Ira-t-on à gauche jusqu’à raviver le mythe des grandes grèves du Front Populaire à propos de cette grève des transports, première épreuve de force de l’ère Sarkozy, et alors que s’ouvre le Grenelle de l’environnement ? Tout un symbole !...
Ou bien prendra-t-on le temps d’un vrai dialogue et la mesure de cette pause imposée ?
Négociation ? Quoiqu’en dise le gouvernement, ce sera inévitable. Car les Français ont élu un Président présentant un programme, non un programme à appliquer par un homme, fût-il convaincu de suivre la bonne feuille de route pour son pays. Il y aurait là une vraie dérive et, à terme, un schisme dangereux entre l’opinion et le prince.
Pause dans les réformes ? A voir la détermination de Nicolas Sarkozy et la latitude politique dont il dispose pour mettre en œuvre son plan de réformes quitte à écorner son image, il est permis d’en douter.
Ajustement du « rythme » des réformes et ouverture d’un vrai dialogue sur le calendrier et les moyens, tout en respectant les grandes lignes du programme et des engagements auxquels le Président ne cesse de se référer et sur lequel il entend être jugé ? C’est plus que souhaitable pour maintenir l’équilibre de la confiance.
Jeune, ambitieux et volontariste, Nicolas Sarkozy n’a pas eu la chance d’être Premier Ministre avant d’accéder aux plus hautes fonctions de l’État. Ainsi semble-t-il préférer la décision à la délégation, tout en décrispant les relations entre les mailles du pouvoir et ses interlocuteurs. Mais peut-il incarner à la fois De Gaulle et Kennedy ?...
Alors que l’épreuve de force sociale coïncide avec un divorce prononcé, l’homme blessé qui galope en solitaire à la tête de l’État comme un Bonaparte en campagne ne doit-il pas apprendre à partager effectivement le pouvoir, non seulement en donnant de nouveaux droits à une opposition déconfite par la défaite, les rivalités de personnes, le manque d’authenticité et d’analyse critique et le retard dans l’aggiornamento de ses valeurs. Mais aussi avec ceux qui sont sensés l’exercer. Premier Ministre et ministres pour l’exécutif. Parlement pour le législatif. Tribunaux pour le judiciaire, lequel pourrait un jour le rattraper, comme il le fit pour certains de ses anciens rivaux et mentors… Médias pour l’information.
Nicolas Sarkozy connaît parfaitement les rouages de la politique et son ascension répond autant à son ambition personnelle, à l'aboutissement d'une carrière politique fondée sur l'action, qu’en sa capacité de jouer avec les leviers du système. Quant au charisme du chef de l’État et à l’alchimie entre le peuple et son monarque élu, les récents sondages reflètent le hiatus qui se fait jour au sortir de l’état de grâce entre une opinion dubitative et le tandem politique confronté aux réalités de rentrée : Nicolas Sarkozy et François Fillon accusent une chute respective de 5 et 8 points par rapport au mois dernier[i].
Quant aux syndicats, ils doivent sans doute entamer eux aussi leur mue, se définir autrement que comme des contre-pouvoirs et pratiquer la représentation et le dialogue social avec un sens plus mûr, plus sûr et plus ouvert de leurs responsabilités. Devenir des forces de proposition et bousculer le politique sur son propre terrain symbolique, en pratiquant la politique de la main tendue et non celle du refus. Car si le pouvoir politique est aujourd’hui concentré, l’intelligence, l’écoute, le dialogue et la démocratie sont toujours à réinventer en s’affranchissant des réflexes mécaniques, régressifs et liberticides d’un peuple qui s’abandonne trop facilement à la Transcendance du monarque élu ou celle de ses idéaux républicains, révolutionnaires et de leurs hérauts.
La France est à réinventer. Et la pause est un temps à saisir si l’on ne veut essuyer une nouvelle crise coûteuse en pertes économiques et en énergies collectives sans un vrai saut qualitatif. Les énergies, individuelles et collectives, doivent se reprendre, revenir à leur vrai pouvoir de création, de transformation et de changement, sans attendre du pouvoir, des représentants partisans la solution miracle. Et agir là où elles le peuvent dans le sens de l’intérêt général et non partisan. Sans céder à la tentation du pourrissement général et de la décomposition des liens. Mais en acceptant toutefois de laisser mourir les illusions perdues et les schémas anciens. Sans céder aux mirages de la société du spectacle, tantôt euphorique, tantôt désabusée, tantôt sidérée. Car jouir du seul pouvoir de regarder affranchit de toute responsabilité individuelle. En se projetant dans la seule représentation, dans des avatars ou des modèles d’identification, on perd toute capacité de « gouvernement » sur sa propre existence.
Or c’est bien de cela qu’il s’agit. Gouverner en démocratie ce n’est pas seulement exercer le pouvoir au nom du peuple et pour le peuple. Gouverner pour un monarque ce n’est pas seulement prévoir comme l’affirmait le Roi Soleil, anticiper et capter le réel en devenir par un effort de vision mais aussi de fascination, en se hissant au-dessus pour être aux commandes de la machine de l’État et exercer son emprise sur les esprits.
Gouverner c’est aussi et avant tout « se » gouverner. Afin de pouvoir maîtriser ce qu’on est réellement en capacité de gouverner. Tenir la gouverne qu’on a effectivement en mains. Sans prétendre tenir celle du voisin ou des puissants. Car qui lâche sa propre gouverne risque le naufrage. Et qui lâche le gouvernail devient le jeu du vent et du temps, du temps qu’il fait et du temps qui passe. Et qui fait naufrage ou se jette à l’eau parce qu’il ne veut plus ou ne peut plus tenir sa gouverne, se retrouve, au mieux, sur la grève…
Faire une « pause » c’est autre chose que simplement faire grève. On peut faire une pause sans s’arrêter totalement. Sans se condamner à l’inactivité et à la mort symbolique. Ralentir le rythme effréné de la « course des rats » auquel ressemble notre vie urbaine défigurée par le choc des appétits, de l’avoir, du pouvoir et du paraître, et prendre les chemins de traverse. Enfourcher son vélo ou s’adapter en vivant autrement n’est pas en soi mauvais. Mais pour tous ceux dont la subsistance matérielle dépend des heures de travail effectuées et donc des déplacements pour se rendre sur le lieu de travail, il y a un légitime sentiment d’injustice à se voir ainsi pénaliser par la grève. Sentiment qui peut renvoyer à celui de la précarité, de l’exclusion, à la peur et à tous les réflexes négatifs qu’elle engendre : découragement, repli, ressentiment, refus ou réaction contre un système et ses boucs émissaires : ceux qui exercent le pouvoir de décision. Ou ceux qui grippent le système par l’appropriation de la représentation professionnelle collective au service d’intérêts catégoriels, en attisant le ressentiment et en jouant des logiques victimaires d’opposition et de rapports de forces là où il faudrait jouer des logiques de proposition et substituer l’intérêt général à l’intérêt catégoriel.
Mais justement. Parce que les raideurs et les logiques individualistes sont brisées, le temps de la pause est aussi celui où l’on peut réinventer la souplesse des échanges collectifs. Ne pas se crisper sur ce que l’on perdra, mais permettre d’accueillir ce que l’on peut gagner. Réapprendre l’économie des échanges. A commencer par les échanges verbaux qui reflètent davantage l’état d’esprit et les émotions que les idées qu’on prétend débattre. Ne pas céder à la râlerie systématique en désignant des boucs émissaires à mener au bûcher. S’écouter et s’entraider.
Il y a du chemin à faire quand on observe les scènes d’individualisme qu’engendre la pagaille actuelle : affrontements physiques entre voyageurs pour se hisser dans la seule rame de métro déjà saturée, automobilistes au bord de la crise de nerfs rusant avec le Code de la route pour se faufiler furtivement au milieu d’un concert de klaxons, rollers bousculant skateboards sur des trottoirs zébrés de piétons hystériques ou hagards. Système D et règne du chacun pour soi…
Toutefois, compte tenu du contexte international toujours instable et de l'augentation, statistique sinon réelle, des risques majeurs, la grève est une bien petite « crise » en comparaison de ce que pourrait être une guerre, une catastrophe écologique ou un attentat terroriste de grande envergure. Les Français auraient peut-être besoin de semblable choc psychologique pour se réveiller de leur appesantissement individualiste et de leur orgueil cocardier passéiste et décadent.
Considérons avec davantage de sens des responsabilités et de conscience collective les horreurs que nous dessert chaque jour le robinet télévisuel, fabriquant autant de sensations que d’anesthésique, et espérons que la nécessaire prise conscience à venir se produira par des voies plus pacifiques, sans attendre de nouvelles catastrophes ou cataclysmes.
La raison suffira-t-elle au pays de Voltaire à amollir des esprits bardés de fières certitudes ? Le pragmatisme suffira-t-il à raviver le bon sens ? Qu’avons-nous à inventer pour entrer dans l’ère de la postmodernité ? A quelles idées, à quels idéaux, à quelles représentations de nous-mêmes et de notre modernité nous faut-il renoncer pour trouver notre cohérence dans le monde d’aujourd’hui ? Dépasser les frontières symboliques et être ensemble dans le nouveau siècle ? Apporter notre contribution non seulement en termes de dynamisme économique, d’innovation, d’exception culturelle, mais aussi et surtout de valeurs communes.
Le temps de la pause est celui où l’on peut revoir la carte. La carte du territoire géographique pour le parcourir autrement et ne pas se figer dans les régulations systémiques de l’urbs. La carte et le sens politique pour exercer la démocratie autrement, sans chercher des rois à renverser ni donner trop de prix au pouvoir systémique du politique, de l’économique et du sociétal.
Revoir la carte de nos repères et de nos valeurs en les éprouvant, plutôt qu’en plaquant nos idées sur le réel en les opposant. Liberté, égalité, fraternité : qu’est-ce cela veut dire aujourd’hui, concrètement, un jour de match ou un jour de grève ? Comment se rendre libres et rendre libres les autres des contingences liées aux réseaux de transport quand tout se grippe et se bloque ? Comment interpréter cette égalité plus ou moins relative mais néanmoins objective face à la paralysie de la mobilité physique ? Au pays des beaux esprits et à l’heure des réalités virtuelles, oublierait-on parfois que nous avons un corps soumis à la pesanteur ?... Comment inventer des gestes et de nouvelles façons d’être présents à nous-mêmes et solidaires, sinon fraternels, quand tout pousserait à se replier, s’évader ou à préserver ses intérêts personnels et catégoriels ?
La pause a une valeur : celle d’obliger à se redéfinir soi-même et ensemble dans l’appartenance au « commun », plus encore qu’au collectif. Car l’humain n’est pas une « collection » ni un « ensemble », pas plus que l’individu n’a de sens qu’à mesure qu’il s’oppose, se divise davantage des autres. Mais bien plutôt en prenant conscience et en agissant avec la conscience de ce qui relie dans un "nous" cohérent. Ce qui relie tel point de la carte à un autre nous permet de voyager. Mais qu’est-ce qui relie les humains d’une même cité ? Que signifie cette « citoyenneté » qu’on brandit si souvent comme un prêt-à-gloser sémantique ? Et plus largement qu’est-ce-qui relie l’humain et le dépasse ? Ici, localement, ou à l’autre bout de la planète ? C’est dans un juste aller-retour entre nos valeurs universelles de fraternité et l’exercice concret de cette valeur au quotidien que le sens de l’appartenance à une réalité humaine qui nous inclut et nous dépasse, qui vit et se transforme, pénétrera les esprits et résoudra les conflits mimétiques d’intérêts et de différences.
La pause n’a pas de sens en elle-même. Sinon par le sens qu’on lui donne en redéfinissant le sens du vivre ensemble. Dialogue social oui, à condition de ne pas se limiter à la sphère « sociale » et concevoir les choses à plusieurs niveaux.
Quel but se fixer quand la capacité de se déplacer rapidement d’un point à un autre est limitée ? Quelle direction, quelle trajectoire prendre, seul, à plusieurs ou ensemble, quand les moyens de se déplacer sont paralysés ? Quand les systèmes collectifs ou publics sont désorganisés ? Quand la logique est ramenée à la pesanteur des corps ? L’esprit est vif mais la chair est lente… Et la puissance de nos infrastructures, la vitesse des transports nous berce dans l’illusion que nous sommes affranchis des contingences physiques du corps par la maîtrise matérielle et technique de nos moyens de locomotion.
Retrouver le sens du « commun » quand le collectif et le public sont en panne. Qu’il est bêtement « commun » de se retrouver agglutiné sur le quai d’une gare à attendre un train qui ne viendra pas. Qu’avons-nous à mettre « en commun », hormis nos outils technologiques, nos portables et nos véhicules personnels pour palier la panne de service public ?
Quelles solutions peut-on imaginer qui ne soient pas que des astuces immédiates ? Quels réseaux d’entraide peut-on inventer à notre mesure quand les réseaux du système sont au stand by ? Va-t-on se replier sur soi ou se tourner vers l’autre ?
Qu’allez-vous faire aujourd’hui pour utiliser ce temps de grève qui, certes, aura un coût ? Pour valoriser ce temps de pause qui a un prix ? Qu’allez-vous gagner et qu’allez-vous perdre ? Qu’allez-vous donner et recevoir ? Quel sens nouveau allez-vous trouver dans les échanges ? Qu’allez-vous faire de commun ou de génial pour améliorer le bien commun ?
Bonne journée et belle fin d’automne !
Christophe Claudel
[i] Sondage AFP 12 et 13/10/2007